Wednesday, April 20th 2011
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"Calamity Pit" ou le règne du spectateur-flingueur sous l’Ancien Régime.





wikimedia commons
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Avons-nous perdu de nos jours tout sens critique ou sommes-nous devenus des spectateurs entièrement intériorisés, timorés ou trop bien élevés pour manifester nos impressions ou nos émotions réelles au cours des spectacles auxquels nous assistons ? Le spectateur du XXIe siècle a-t-il perdu tout pouvoir sur le devenir de la représentation et influence-t-il encore la vie théâtrale de son temps comme cela était le cas au XVIIIe siècle ?

Les représentations sont ponctuées inlassablement d’applaudissements, de battements de main dont on ne sait le plus souvent ce qu'ils disent réellement. Sommes-nous désormais une forme élaborée de claque automatisée et formatée, un peu comme cette machine dont avait rêvé jadis Villiers de L’Isle Adam ou ne fait-on que marquer notre déférence pour l’art de l’acteur quelle que soit sa qualité ? Il ne me semble pas avoir vu très souvent de réactions négatives au cours d’une représentation, telles que les sifflets ou les huées, si ce n’est il y a fort longtemps au cours d’un festival de court-métrage : Nevers à vif. Je me rappelle de cette femme ivre, qui, visiblement écoeurée d’assister à la célébration des spaghettis bolognaises, haranguait un écran noyé dans la sauce tomate et s’insurgeait avec véhémence contre ce gros plan interminable sur une bouche mastiquant les vénérables pâtes – elle fut finalement rapidement expulsée de la salle.

De nos jours, des spectateurs ennuyés s’esquivent quelquefois au cours de l’entracte, ou lorsque la pièce leur est insupportable s'enfuient quelques minutes après le début de la représentation. Cela reste peu fréquent. Ainsi la représentation ne paraît plus être le lieu pour exprimer directement et librement son jugement mais pour réprimer celui-ci, comme si le spectateur avait le complexe du roi déchu de sa couronne – voire même du roi guillotiné ou émasculé. Quelle école donc pour le spectateur contemporain ? Soumission ? Assagissement ? Lorsque la pièce se termine, se produit alors une sorte de libération. Tout ce qui a été en retenue (ou en apnée) durant deux ou trois heures, s’échappe. A la sortie les critiques fusent ou l’enthousiasme transparaît à travers les éloges et les commentaires sur la mise en scène ou le jeu des acteurs. Pourquoi la critique n’a-t-elle plus sa place au sein du théâtre ? Elle n’a plus cette forme populaire qu’elle possédait sous l’Ancien Régime et cet aspect véritablement collectif. Le spectateur ne « se lâche » désormais qu’en dehors de la salle et en petit comité.

Au XVIIIe siècle le parterre n’était point forcément vénéré mais respecté et craint. Avant que les gardes en faction n’encadrassent la salle afin de maintenir un certain ordre, les spectateurs, trublions, intervenaient de manière véhémente, manifestaient leur présence en se jouant des acteurs, en se moquant de mauvais vers, en faisant des plaisanteries ou même en inventant des réparties. Nombreuses sont les anecdotes à ce sujet comme en témoigne par exemple l’ouvrage de Jean-Marie Clément et Joseph de La Porte (1) publié en 1775. Les acteurs se devaient de plaire au parterre, et surtout de ne pas l’offenser sous peine d’être emprisonnés au Fort-Lévêque ou de devoir s’excuser publiquement de toute petite incartade. Le parterre exerçait un pouvoir absolu sur le déroulement de la représentation. Il était souverain au théâtre. « C’est à vous que nous devons nos succès ; c’est à vous seuls que nous imputons nos disgrâces. », tel était le compliment prononcé par Lekain à l’ouverture de la saison 1753-1754. Ainsi il fallait parfois lui demander la permission de jouer une pièce nouvelle qui n’avait pas été annoncée (on affichait une pièce, puis, au moment de la représentation, on en annonçait une autre : il s’agissait là d’un subterfuge destiné à parer les cabales) ou, lorsque les réactions étaient trop houleuses, l’acteur demandait s’il fallait arrêter ou non la pièce. Ce fut le cas lors de la représentation du Jaloux de Rochon de Chabannes en 1784. Molé s’arrêta tout bonnement de jouer et s’avança sur le devant de la scène pour s’adresser au parterre. La réponse se fit en applaudissements. On engageait par là les acteurs à poursuivre et l’on écouta la fin de la représentation avec bienveillance.

Le parterre, au XVIIIe siècle, a donc son langage : « il siffle à double carillon » ou « porte aux nues » les pièces, il « murmure », fait du brouhaha et ce, quand bien même la police veille aux représentations. Cailhava prétend aussi que les cabaleurs trouvent certains expédients. Ils vont jusqu’à s’enrhumer avant une première afin de pouvoir éternuer sans cesse lors de la représentation. On nous permettra de douter de ces propos. Dans ses Lettres à Eugénie, Le Prince de Ligne compare le parterre à un enfant capricieux dont l’humeur varie de jour en jour. Il est un véritable « baromètre » pour les acteurs et les auteurs qui possèdent tous les arcanes pour décrypter les signes d’ennui ou de mécontentement. Le parterre se caractérise par son tapage ou son fracas, soit qu’il réprouve la pièce ou, au contraire, qu’il s’enthousiasme pour celle-ci. Il observe donc rarement un silence religieux. Seule la première de la tragédie des Brames se déroula apparemment sans que le public ne manifestât la moindre réaction. Le silence est étrange, signe d’anormalité, ce qui montre à quel point les mœurs et l'habitus ont changé depuis quelques siècles.

Le plus significatif est sans doute la possibilité de faire chuter une pièce. Le parterre pouvait interrompre une représentation en faisant baisser la toile. Nombre de nouveautés ne dépassèrent pas une représentation dans la seconde moitié du siècle - ce qui serait tout à fait inconcevable ou inouï à notre époque. Certes l’auteur était soumis au XVIIIe siècle à des règles fixées par les théâtres. La chute d’une pièce dépendait en partie du nombre de spectateurs, c’est-à-dire d’une recette minimale. Lorsque celle-ci était insuffisante, on disait alors que la pièce « tombait dans les règles » et devenait la propriété de la troupe. Mais, malgré un nombre prodigieux de spectateurs, une pièce pouvait être aussi un « four » et s'arrêter du jour au lendemain, ayant été mal accueillie par le public. Par conséquent, celui-ci était juge souverain lors des premières – et ce tout au long du siècle. On exerçait dans la salle de spectacle une autorité incontestable et incontestée puisque auteurs et acteurs s’empressaient de répondre aux attentes du public ou d'écouter les recommandations de celui-ci. Le parterre semble ainsi consubstantiel à la vie théâtrale sous l'Ancien Régime. L’on tient compte de la « demande » et l’on adapte l’offre. L’avis du public apparaît alors comme un élément indissociable de la vie culturelle à la fois en amont mais aussi au cours de la représentation en ce qu'il influence le devenir du spectacle.

Pourrait-on aujourd’hui citer beaucoup de représentations ayant été stoppées simplement parce qu’elles étaient mauvaises ? Le public a-t-il encore du goût, la « délicatesse » du connaisseur, et même une voix (voix qui ne se manifeste, semble-t-il, qu'à travers le nombre d’entrées c'est-à-dire qui se résume à un décompte) ? C’est comme si un relais était nécessaire pour qu’une opinion soit exprimée : celui des médias.

On parle ainsi des représentations et de l’actualité dans les grands quotidiens, au cours du JT. Les batailles « dramatiques » se font, de nos jours, au cours des avant-premières ou entre critiques interposées. Les médias ont dévoré l’opinion publique et sont devenus - à tort ou à raison - la parole du spectateur.

Grimm faisait une très intéressante remarque sur la constitution du public dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Il affirmait que le « luxe » avait tué le parterre qui ne « sentait » plus rien. Il entendait par là que l’honnête « bourgeoisie », les lettrés, et toutes les personnes ayant étudié, avaient migré vers les secondes loges, qui elles ne « juge[aie]nt point » ou dont « le jugement rest[ai]t sans influence », le « parterre décid[ant] seul du sort d’une pièce. » (2) Les nouveaux membres du parterre, garçons perruquier ou marmitons, journaliers, immanquablement avaient corrompu le goût. Quel public reste-t-il au théâtre de nos jours ? Comment engager le public? Peut-être faudrait-il plus développer le genre du "Théâtre forum" voué à "réveiller" les spectateurs et à engager un dialogue avec ceux-ci comme en témoignent les expériences convaincantes menées à Nancy par l'équipe du Studiolo, et par Anne Verdier et Didier Doumergue avec leurs étudiants ?

Le lieu théâtral n’a peut-être plus d’espace d’expression, l’orchestre autrefois dévolu au parterre s’étant « enluxué » à son tour. Et si l’on rêvait d’un véritable « empty space » - sans fauteuils de velours rouge, une salle avec un parquet qui imiterait la « fosse » des concerts - ou d’un espace anti-silence au théâtre, avec des tribunes comme dans les stades de foot, seuls lieux contemporains où subsiste un spectateur actif ? A quand la ola au théâtre ? Car si le théâtre doit être la vie, alors le spectateur moderne pourrait-il tenter de vibrer à nouveau sans complexe et quitter le simple rôle de "regardant" pour exprimer au sein même du théâtre et tout autant que l'acteur, la vie sous toutes ses formes et couleurs.


Sabine Chaouche.


(1) Anecdotes dramatiques, Paris, Veuve Duchesne, 1775
(2) Correspondance de Grimm, Paris, Garnier, 1877, t. 10, janvier 1774, p. 340-341.


sc



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