Thursday, December 30th 2010
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Derniers jours : Jean-Léon Gérôme : la peinture à grand spectacle. Par Noémie Courtès





Derniers jours : Jean-Léon Gérôme : la peinture à grand spectacle. Par Noémie Courtès
Gérôme n’a décidemment pas de chance : critiqué de son temps pour ses coloris, ses sujets, ses compositions, et le reste au cas par cas (voir l’article mi-figue mi-raisin du Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse en 1875), il est resté dans les mémoires uniquement ou presque pour avoir pourfendu les impressionnistes et avoir été un peintre d’histoire académique.

Académique ? rien n’est moins sûr car Gérôme est rarement là où on l’attend.
Il eût pu être un peintre de natures mortes tant il est visible qu’il aimait peindre les fleurs : les lauriers roses du Combat de coq (son premier succès, 1845), le malheureux bouquet cache-sexe de L’Idylle (le lui a-t-on assez reproché !), l’unique rose rouge de La Fin de la séance (1886), comme oubliée sur le socle, sans vraisemblance aucune, mais piquante tache de couleur, … Il eût pu être un peintre animalier tant il apprécie les félins, pour le plus grand plaisir des enfants qui y voient des matous gentils, beaux comme des peluches : l’étonnant Amour vainqueur et sa débauche de poils soyeux, la triste Douleur du pacha, inspirée d’un poème de Victor Hugo des Orientales, et jusqu’au lion démesuré des Dernières prières des martyrs chrétiens… Il est aussi le peintre des rayons et des ombres : ombres sur les visages, rayons sur les surfaces, ombres narquoises dans Bonaparte devant le sphinx, ombres et soleil sur Le Mur des lamentations et surtout, ombres saisissantes, souvent mal comprises tant l’image est originale, dans Consummatum est, la crucifixion (1867), où l’instant fatal n’est représenté que par les ombres portées des trois croix du supplice auquel répond l’orage miraculeux dans l’angle supérieur.

Académique et chef de file des « néo-grecs », peintre le plus onéreux de sa génération et décoré de la légion d’honneur, honoré, membre de l’Académie des Beaux-Arts et apprécié des collectionneurs américains, certes, mais toujours décalé, personnel, parfois avec humour : l’exposition se clôt sur une pochade du peintre, peignant (en 1902) pour un opticien une enseigne au chien à lunettes (« o pti cien ») ironiquement signé d’un « Gérôme barbouillavit ». Mais dès la première œuvre présentée, sa Vierge avec l’enfant Jésus et saint Jean-Baptiste (1848), très raphaélesque, un petit mouton passe sur la route, comme par hasard, à l’aplomb de la crosse de saint Jean… Sa peinture religieuse pas plus que sa peinture d’histoire n’est allégorique. Le seul tableau qui déroge à cette règle, L’Age d’Auguste et la naissance de Jésus Christ, dont même le titre est boursouflé, est un ratage évident, servilement ingresque (mélange de Jupiter et Sémélé et de l’Apothéose d’Homère, en version commande officielle) et finalement ridicule.

Dans ses autres tableaux, plus personnel, toujours ambigu, il échappe aux conventions de son époque dans le souci du détail, du détail vrai comme du détail fabriqué. Des détails venus des photographies de ses amis et de ses condisciples rencontrés chez leur maître Paul Delaroche (celui des Enfants d’Edouard et de L’Exécution de Lady Jane Grey dont il a visiblement retenu la leçon) : Le Gray au premier chef, au moment même où l’invention et la diffusion de la photographie faisait craindre la mort de la peinture. C’est d’ailleurs un des plus grands mérites de cette exposition que de présenter des photographies de son atelier dont on reconnaît les accessoires dans les œuvres : dans Le Marchand de tapis du Caire, quel est le cœur du sujet ? la transaction ou le tapis ? Et de juxtaposer photographies de l’Orient et de l’Egypte (Gérôme s’y est rendu) aux tableaux qu’elles ont inspiré : ainsi d’un moucharabieh repris dans Le Marchand de chevaux du Caire. On comprend mieux alors l’orientalisme de Gérôme, chatoyant et envoûtant, souvent ouvertement érotique.

Gérôme ne répugne en effet pas au corps nu féminin, dans toutes ses manières : antiquisante et exotique (dans ses scènes de vente d’esclaves, de harem ou de bains turcs), autobiographique (dans ses scènes d’atelier), etc., soulignant parfois à dessein l’exhibition du corps comme dans Phryné devant l’aréopage qui dévoie l’histoire originale (la courtisane fière de sa beauté) en scène de voyeurisme pour vieillards libidineux.

Gérôme se voyait probablement en effet en Pygmalion, thème sur lequel il a fait une série avant de se tourner, concurremment à la peinture, vers la sculpture, à 54 ans. Cette seconde vie de l’artiste commence par des répétitions de ses grands succès peints (Les Gladiateurs reprenant en 1878 le groupe central du Pollice verso de 1872), avant d’obliquer vers la sculpture polychrome qui renouvelle l’antique, toujours de façon personnelle (sa Tanagra de 1890 exhibe une de ses propres figurines dans sa main tendue plutôt qu’une Tanagra archéologique, celle-ci étant repoussée dans les méandres du socle) ou pour représenter des gloires de son temps (Sarah Bernhardt est tout particulièrement remarquable dans sa version cirée).

Contemporain de la grande vogue du roman historique (des Trois Mousquetaires aux Derniers Jours de Pompéi), Gérôme a toujours le souci de la narration. Il faut lire ses œuvres comme des anecdotes très documentées : La Mort de César abandonne le cadavre de l’empereur pendant qu’un sénateur dort encore sur son banc, L’Eminence grise montre l’hypocrisie des courtisans de Richelieu au passage du père Joseph. Il faut également les lire comme des scènes de théâtre, admirablement, grandiosement mises en scène. On comprend alors pourquoi son œuvre a rencontré le succès aux Etats-Unis : non seulement parce que son beau-père y avait une succursale qui diffusait ses œuvres sous forme de reproductions, mais aussi parce que la prédilection de Gérôme pour l’instant crucial de la narration a rencontré un écho outre-Atlantique. Echo qui s’est prolongé dans le cinéma, comme le montre largement la fin de l’exposition, qui se clôt sur une comparaison image à image de films américains avec les plus fortes images de Gérôme, des premiers temps du cinéma au récent Gladiator de Ridley Scott.

Première rétrospective depuis la mort de Gérôme en 1904, volontairement orientée autour des images les plus frappantes, cette exposition du Musée d’Orsay qui met en valeur son très riche fond est exceptionnelle par la qualité de ses commentaires et de ses comparaisons. Outre une soixantaine de tableaux, des photographies et des sculptures (du modello au marbre coloré, en plusieurs tailles parfois), elle fait également la part belle à la diffusion des œuvres de Gérôme par la gravure et la photographie : un mur entier, très bien agencé, très harmonieux, juxtapose plusieurs formats de ces reproductions industrielles qui introduisirent les œuvres de l’artiste dans tous les foyers au point de faire oublier l’artiste derrière son œuvre.

Maintenant qu’après Cabanel et bientôt d’autres peintres du XIXe siècle, il a enfin été tiré des limbes, il serait regrettable de l’y renvoyer. L’exposition qui se finit le 23 janvier le prouve magistralement et donne incontestablement envie de poursuivre cette découverte.


Compte rendu par Noémie Courtès.

Paris, Musée d’Orsay, jusqu’au 23 janvier.


Presentation by the Museum: The Spectaular art of Jean Léon Gerôme (1824-1904)

For a long time Gérôme was stigmatised as the representative of sterile Academic art, until, in the later decades of his life, there was a profound change in how he was perceived. Today he is recognised as one of the great image creators of the 19th century.

The exhibition is an opportunity to look at all aspects of his work, from his sources to his influence: Gérôme's place in French painting of his time, his theatrical interpretation of history painting, his complex relationship with exoticism, his use of polychromy in sculpture, his role as a teacher and his interest in the Classical model. It also looks at how his personality crystallised the whole anti-Academic struggle of the late 19th century, and finally how he aroused the passionate interest of the general public and American collectors.

Apart from their immediate charm and accessibility, it is surely the dual identity of these works, both scholarly and popular, pushing the illusionist obsession to the point of strangeness, that makes them so valued today by art historians and general public alike.

Curators
Edouard Papet, chief curator, Musée d'Orsay ; Laurence des Cars, chief curator, scientific director, Agence France-Museums ; Dominique de Font-Réaulx, chief curator, Musée du Louvre

Exhibition organised by the Musée d'Orsay, the Réunion des Musées Nationaux and the Getty Museum in collaboration with the museum Thyssen-Bornemisza of Madrid

Exhibition also presented at the Getty Museum in Los Angeles, from 15 June to 12 September 2010 and at the Museo Thyssen-Bornemisza in Madrid, from 1 March to 22 May 2011

With the support of Land Rover France

Publication
The Spectacular Art of Jean-Léon Gérôme (1824-1904)
Musée d'Orsay / Editions Skira-Flammarion
£50 / $75


http://www.musee-orsay.fr/en/events/exhibitions/in-the-musee-dorsay/exhibitions-in-the-musee-dorsay/article/jean-leon-gerome-25691.html?no_cache=1

sc - N. Courtès

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