Thursday, April 6th 2017
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En mon esprit la nuit. Episode 4.





Réveil ultra difficile. ―
J’ai ramé comme une grosse malade. Au radar, mécanique. Pilote automatique branché de retour au bureau. Ambiance morne dans mon cagibi. La lumière artificielle me court-circuite l’intégralité de mon cerveau.
Le taf ? un supplice. Yeux bouffis et abîmés par l’ordinateur, attention moindre, envie de dormir constamment mais constamment sur le qui-vive à devoir faire les quatre volontés de la directrice. ―
Elle devait le voir que j’étais dans le coltard. Jamais eu autant de courriers à préparer… de dossiers à traiter dans la minute qui suit… et puis cette façon de squatter mon bureau… son bavardage incessant. Des trucs dont je n’avais strictement rien à faire… Besoin maladif d’envahir ton espace perso pour bien te signifier que tu n’as pas d’autre choix que de la supporter. Help ! ―
J’avais la rage, j’aurais bien aimé lui mettre un coup de boule, lui flanquer une bonne paire de claques pour calmer sa joie, juste pour qu’elle me laisse tranquille.
Midi moins le quart. Je piaffais, j’ai commencé à ranger la paperasse, éparpillée sur le bureau. Sauvegarde de quelques fichiers. Quelques Post-it tamponnés ça et là. Liste des affaires urgentes en attente. A midi pile je sortais de mon bocal en faisant un petit signe bien lèche-cul à cette directrice qui n’est pas plus directrice que moi mais très largement plus garce que la majorité des gens.
En sortant je n’ai pu m’en empêcher. Marchant au doute, à la peur, petite vermine tétanisée se cachait, la tête toute rentrée dans les épaules, semblable à un chien honteux qui se traînerait la queue entre les jambes j’allais, pitoyable. J’ai pressé le pas. Prête à détaler au cas où. Nerveuse je me suis engouffrée dans le métro, j’aurais aimé décharger ma violence sur le premier qui aurait fait mine de m’approcher. ―
Direction Lamarck. Long trajet. Esprit aseptisé. Nuit intérieure. Elle se mêle au bringuebalement de la rame. Poupée de chiffon bercée, rebondissant mollement contre la paroi, régulièrement je me laisse aller à afficher un regard vide. Courants d’air, par bouffées, et cette odeur de bas-fonds, prégnante et puis portes qui claquent. Léger sursaut, de temps en temps. Pourtant, les yeux mi-clos. Les voyageurs se dessinent eux aussi sans prendre vie ― Je me suis dit que forcément c’était ma grosse parano du jour, et que ça allait forcément passer. ― /
Café bondé. Lili m’attendait déjà, une bière en guise de compagnie. Je me suis laissée tomber sur la banquette après l’avoir saluée.
Ça roule ? ai-je lancé en jetant un œil sur son bouquin. Arout ? Mme Kolpakoff ? ah ouais je l’ai travaillée cette scène.
Je passe mon audition bientôt, les boules, ma réplique bosse que dalle, et on passe une fois tous les cent cinquante mille ans. Je vais super me planter, obligé.
Bah, t’inquiète.
Alors ? Raconte ?... t’étais tellement cassée hier…
Je l’ai revu hier ai-je marmonné d’un air détaché en cherchant le serveur du regard.
Qui ça ?
Lui…
Lui ?
Matt ai-je articulé péniblement. Qui d'autre ? En plus vieux. Version costard-cravate. Version remasterisée bobo. Tu vois le genre ? Tu peux pas savoir comme ça m’a réjouie de revoir sa sale gueule mais qu’est-ce qu’il fout Philou il dort ou quoi…
Silence gêné.
Je pianote obstinément de mes ongles la table, regardant fixement vers le comptoir. Lasse d’un coup. Plus trop envie de parler. Mâchoire crispée. Je me sens merdeuse et pour faire passer j’allume une clope que je fais rouler entre mon pouce et mon index. Lili qui ne sait pas trop si elle doit rire ou se la fermer, finit par lâcher :
T’es salement énervée. Oublie. Crois-moi, oublie-le, regarde un peu autour de toi. Tu vas finir par... ressasser toutes ces conneries ça sert à quoi ?
Je sais bien mais c’est plus fort que moi.
Je tire sur ma clope en tremblant à moitié. Dans le coin de l’œil apparaît une tâche mouvante grossissant démesurément, la silhouette de moins en moins floue du serveur.
Pas trop tôt ! Salut… ouais moi ça va. Un kir s’il te plaît.
Petit instant de grâce. Lili termine son verre et enchaîne :
Arrête de te monter la tête pour rien. D’abord t’es sûre à 100 % que c’était lui ?
J’ai braillé :
Putain mais si je te dis que c’était LUI !…
J’ai soupiré.
Et puis d’abord si c’était pas lui, c’était qui, son clone peut-être ?
Ça va, j’y suis pour rien moi…
Excuse. 'Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire'… hein ?… Ah, merci, Philou...
On a continué notre discussion en déviant de sujet. Passant du particulier au général. J’ai déversé ma bile sur tout le genre masculin. Lili m’a raconté ses histoires drôles. Ses histoires roses.
Pour elle, un gros ronfleur, il n’y avait pas pire. Un de ses ex lui faisait de vrais concerts la nuit. C’était chiant. Fallait lui donner des coups pour le calmer. Ou fallait siffler sans que ça marche génialement. Et là, mise au pied du mur. Ou faire chambre à part, ou le larguer. Elle a opté pour la deuxième solution. Et il y avait aussi un autre qui se grattait. Il se mettait à se gratter tout en dormant. Tirait à lui les draps la laissant le cul à l’air toute la nuit. Il y en avait encore un qui passait son temps à se tripoter les bijoux de famille en public, comme s’il avait peur qu’on les lui fauche. Et dire qu’il ne s’en rendait même pas compte ! ―
Pas la peine d’imaginer ce que ça donnerait une fille qui passerait son temps à se caresser les nichons, une énorme paire de loches, devant tout le monde… On se presserait pour y être, aux premières loges. Et on resterait scotchés, journée entière à mater les airbags. Parce que, les mecs, c’est sûr, ils aiment bien tâter par les yeux même s’ils kiffent encore plus tripoter à pleines mains. Surtout dans le métro, spécialement aux heures de pointe et de grandes bousculades. /
Sorties fumer à quelques pas du bistrot, en bas des escaliers, dans un renfoncement de porte. Je l’ai fait répéter ensuite dans un square à côté du troquet, en souvenir du bon vieux temps. ―
Carré de bancs, arbres, bac à sable, quelques femmes tout au fond avec poussettes et garnements bruyants, non loin, ados désœuvrés. Les gosses se sont approchés. Ils nous mataient. Petit attroupement de sourires à peine déguisés sur visages médusés, contemplatifs, mains sur la hanche ou croisés, casquette de côté, ils faisaient des commentaires assortis de ricanements. ―
Lorsque j’ai arrêté l’art dramatique j’ai dit bye bye à mes auteurs chéris. Depuis je n’ai plus ouvert un livre. Comme quoi la vie oblige parfois les gens à devenir cons parce qu’il faut bien qu’ils pensent d’abord à bouffer. ―
J’ai connu Lili, là, au cours de théâtre. On s’était bien marrées à jouer les nonnes obaldiennes complètement siphonnées. Pour moi ? Le prof ne se gênait pas. Systématiquement des rôles noirs. Business women de choc, vipères shakespeariennes, brunes fatales, imbues d’elles-mêmes, machiavéliques. Torturées. Le physique... Abonnée à la catégorie pures connasses et parfaites langues de pute… ça m’avait gonflé. Etre une « Nature », c'est ce que disait complaisamment le directeur de l’école, à la longue, ça devenait fatigant. Et l’idée que l’image que je dégageais c’était ça... un genre de matrone Adams le côté friendly en moins... Me relooker j’y songeais quelquefois, si j’avais pu… pourquoi pas… mais finalement même avec du fric pas sûr que j’avais vraiment envie de devenir totalement insignifiante. Mes cheveux foncés, mine de rien...

Sabine Chaouche




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