Saturday, April 8th 2017
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En mon esprit la nuit. Episode 6.





Retour à la case départ. ―
Troquet bourré à craquer. Genre hall de gare. Rangée de poivrots accoudés au bar. Fumée, brouhaha, éclats de voix, Philou passant en coup de vent son plateau chargé de bières, ah tiens salut te revoilà ?, des banquettes retenant des jeunes gens s’esclaffant ensemble à l’unisson, verres parsemant les tables tintements feutrés, lumières orangées embrassant les murs, un joyeux remue-ménage entre chien et loup. ―
Il a salué quelqu’un dans le fond de la salle et a fait un clin d’œil à un type assez lourdaud qui est passé sous mon nez.
Sourire en coin. Effluence subtile sur ses lèvres.
Il lui a demandé s’il était prêt pour ce soir.
Coup d’œil narquois, complice glissant sur mon visage, mon corps tout entier.
J’ai levé les yeux au ciel. Soupir. À cran tout à coup. Une sale impression que ses connaissances envisageaient avec un peu trop de confiance la suite des événements... L’Hélène du jour en somme. D’autant que mon sauveur semblait la célébrité du coin vu que tous les regards se tournaient vers lui. D’autant qu’il se complaisait à faire le tour complet du bistrot. ―
Je n’arrivais toujours pas à me reconnecter à ma mémoire pour initialiser notre première rencontre.
Rien.
Le trou noir.
Et des sensations irritantes et persistantes de l’avoir côtoyé, ou croisé. ―
Il s’est finalement assis dans l’arrière salle sur le vieux plastique rouge tout pourri et mou de la banquette. Bien à l’abri des autres. À cette place précisément. La mienne. Renfoncée derrière un mur.
Je me suis mise à sourire en pensant à cette coïncidence inattendue.
– Alors qu’est-ce t’en penses ?
Il se triturait une mèche étudiant dans la glace ce qui se passait à l’avant du bar, le dos contre le mur, une jambe étendue, l’autre repliée, nonchalant, comme indifférent à ce qu’il disait.
– De quoi ?
– Ben de l’endroit ! Tu kiffes ?
Toujours aussi absorbé par le miroir. Je me suis assise. Précautionneusement.
– Rassure-toi je connais très bien.
– Ah ouais ?
Toujours les yeux rivés là-bas. L’air distrait mais attentif, présent et ailleurs.
– Comme la plupart des gens ici, tout ceux qui prennent des cours de théâtre. C’est ce que tu fais aussi si j’en juge par le numéro de charme que t’es en train de me jouer ai-je balancé sèchement.
– Tu trouves ? a-t-il fait calmement en se caressant la moustache les yeux toujours rivés sur quelque chose. Moi je suis entré direct en deuxième année, c’est con que t’aies arrêté on aurait pu jouer ensemble quelque chose comme Roméo et Juliette a-t-il ajouté, s’amusant lui-même de ses conneries. Ou je sais pas quoi dans le genre…
– Tu dois connaître Lili alors...
Il s’est soudainement tourné vers moi. Plus rien d’intéressant sans doute. Une lueur espiègle dans le regard,
– Ouais, je la connais.
Il a tiré sur sa clope en me fixant attentivement.
– Alors, tu payes ton coup ?
Décharge électrique. Je me suis levée. Cette discussion virait relou et même carrément horripilant.
– Ben qu’est-ce t’as ? Reviens… T’es cinglée !
Il gueulait à l’entrée de l’arrière-salle. Alors je suis revenue un peu sur mes pas.
– Les mecs dans ton genre je connais trop bien… et franchement rien à cirer ! Vas te faire voir, connard !
J’ai tourné les talons et je me suis barrée, sentant tout d’un coup ma hanche, elle me faisait mal, rouillée au possible, sentant dans mon dos des rires fuser, étouffés et un CONNASSE TOI-MÊME, T’AS VU COMME T’ES ROULÉE, TU CROYAIS TOUT DE MÊME PAS QUE TU M’INTÉRESSAIS ? /
Entrée du métro. ―
J’ai activé le pas malgré la brûlure qui dévalait mon coccyx, bousculant les gens, hyper speed dans les escaliers. ―
Repos, quelques minutes sur le quai, à l’emplacement exact de la sortie pour la correspondance.
Battements sourds dans ma poitrine, léger écho dans mon cou. Je grimace. Ondes allant et venant le long de ma hanche, ultra violentes par moment.
Un clochard tout puant de crasse et de merde affalé sur les sièges, chantait, braillant comme un putois. Nausée. Je me suis décalée, histoire d’échapper à l’odeur qui entêtait et soulevait les entrailles.
Quelques personnes attendant, sans expression aucune, mannequins de vitrine, fixant les carreaux d’en face. Type faisant les cents pas, nerveux et fumant de l’autre côté. Soudain le bruit grandissant de la rame s’avançant dans le tunnel, le conducteur, puis les wagons, qui ont défilé avec plein de visages dedans.
Arrêt brutal.
J’ai saisi une poignée, l’ai levée. Porte qui s’est ouverte d’un coup sec. J’ai foncé, rabaissé un strapontin. Sonnerie assourdissante avant le départ. Glissement, claquement de toutes les portes. J’ai fermé les yeux et me suis laissée bercer, à vau-l’eau dans ma tête... Des images défilant sans lien, entrecoupées de pensées lunaires, d’angoisse, le désarroi grandeur nature. /
Retour à la maison.
Accident voyageur. Perte de temps. Nerfs à vifs.
Dehors il faisait frais, presque froid, ou peut-être que c’était moi qui frissonnait sans raison. Déjà la nuit, petites rues calmes et presque désertes. Presque huit heures, la boulangerie était sur le point de fermer.
En proie au doute, mes émotions je les suis invariablement dans leur chahut, sans vivre réellement ce qui m’entoure.
J’ai demandé mécaniquement ma baguette, tendu les pièces, récupéré la monnaie, joli sourire figé derrière mes yeux creux, jeté un Merci bonne soirée empreint d’habitude.
Ronronnement des moteurs descendant le boulevard Richard-Lenoir, pas très loin.
J’avançais, pas trop consciente de mes mouvements, seulement quelque chose de pointu, une épine enfoncée dans le bas du dos, persistante, et les murs qui défilaient, gris noirs, des portes d’entrée.
Je vogue, retournant en mes profondeurs, témoin, passive derrière ma fenêtre invisible je ne peux l’ouvrir pour aspirer une bouffée d’air, cloisonnée rivée à mon écran mental, spectatrice égarée de mon bad movie, je me sens toute glauque à l’intérieur, et ces choses qui se réactivent, elles m’échappent. ―
Au bout de la rue un groupe.
Des mecs se sont échangés quelques trucs, partant les mains dans les poches, l’air de rien, épaules relâchées, décontractée la démarche be-bop, soupir d’aise. Je les ai croisés impassible, regardant droit devant moi.
Angle de la rue, j’ai aperçu une silhouette, celle d’un blondinet, pas très grand, qui s’éloignait rapidement.
J’ai plissé les yeux, stupide avec ma baguette, tentant de reprendre contact avec la rue, mais j’étais trop engluée dans ma paresse d’esprit. Du mal à réagir. Incapable de savoir si les images enfouies dans mon cerveau se sont mélangées à la vie qui s’écoule hors de moi. D’autant que le voilà parti, sur un scooter on dirait.
Je me sens trop naze pour me poser des questions ce soir.


(c) S. Chaouche/TFM 2017

Sabine Chaouche



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