Tuesday, April 18th 2017
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En mon esprit la nuit. Episode 8.





Journée morose.
Coups de téléphone sur coups de téléphone. Entrecoupés par quelques cachets d’aspirine, de l’énigmatique blondinet, des multiples facettes de Matt gravitant comme de sales moustiques autour de moi, des indigestes feuilles d’absence à enregistrer, du manque d’intimité que me laisse ma cage de verre. Monsieur Schmilblick ne se gêne pas pour quitter sa salle, rôdant autour du bureau, silencieux, observant tous mes faits et gestes, passée à la loupe de ses désirs à peine visibles. L’envie de gerber chaque fois que je me sens traversée par les pensées de ce vieux pervers.
Heures stressantes jusqu’à la pause déjeuner. ―
Le prof d’expression plastique se tire, j’en profite pour respirer. Je m’éclipse à mon tour, contournant l’Opéra.
Démarche gluante, extra lente.
Déjeuner à une terrasse. Le balai des voitures, quelques coups de klaxon et la douceur de quelques rayons. Ensoleillement printanier que je célèbre en commandant un ballon de rosé. J’appelle ma mère. Rien de neuf, à part que Steph veut arrêter définitivement l’école, assurant avoir trouvé avec ses potes un super moyen pour se faire un max de thune ; Nico vient de se trouver une divorcée à une soirée échangiste, et entend bien vivre à ses crochets. Il faudrait que je vienne un week-end. Je réponds que je vais voir.
Je raccroche.
J’attends que mon assiette arrive. Du haut de ma tour je les observe tous ces inconnus, si affairés, si peu pressés de voir ce qui les entoure. Et je me sens seule dans cette grande ville toute de béton vêtue. Si noire de monde, mais si vivante malgré ses propres trauma.
Déprimée soudain.
Je rame dans le court-bouillon et les semi hallucinations depuis deux jours. Je mijote dans mon jus de passé révolu mais pas tout à fait mort. Ironique non ? La boîte s’est entrouverte, laissant s’enfuir un revenant. Il surfe sur mes…
En mon esprit la nuit.

Fin de l’interlude.
Je retourne à mes quartiers, plus lasse que jamais. Le vent fait virevolter mes cheveux et soulève le bas de ma jupe, je me prends des bouffées en plein visage comme autant de claques destinées à me réveiller. De loin j’aperçois la directrice qui s’éloigne, discutant gesticulant avec un type à ses côtés. J’ai du mal à distinguer, mais à voir l’imposante stature et la chevelure, j’ai peur que ce ne soit encore un des multiples sosies de Matt lâchés dans la nature.
Ou peut être qu’après tout c’est simplement l’effet de l’Anjou. ―
Des étudiants fument sur le bord du trottoir. Quelques-uns assis sur le rebord des marches, des visages tristounets taciturnes, l’ennui crevant les yeux, les épaules relâchées, silencieux.
Instantané en noir et blanc.
Les êtres y sont figés.
Je passe à travers eux, une paire d’yeux me suit, un blond aux cheveux vaporeux, traits délicats, très fins, peau d’albâtre, un Rubens moderne, mélancolique, beauté douce féminine effacée qui tranche avec la brutalité toute masculine et bégueule du wild blondinet qui me suit encore aujourd’hui, de loin en loin il me ramène à mes rêves et à ce jour-là, curieuse soirée où le contact de sa main m’a rappelé l’existence de mon propre corps. ―
Et soudain je regrette de ne pas même savoir son nom. /
Après-midi morne.
Directrice d’humeur assassine après sa pause, portes claquées à chaque allée-et-venue, pas militaires défonçant le sol.
Je reste cloîtrée la majeure partie du temps dans mon bocal. Des étudiants égrènent ma patience. Conventions de stage. Courrier. Documents à taper. A trier. A sortir. A ranger. A reclasser. A envoyer. A tamponner. A timbrer… ―
Pause café.
Et la routine reprend.
Un peu plus désespérante.
Et Matt comme un fond d’écran, au prisme d’un déjà-vu à vau l’eau.
Valsant en mon mental.
Une part de moi s’effrite à le voir décomposé, fragmenté en un ensemble disparate. Casquette, expression, mimique, carrure, sourire… Il se décline en tous, toujours plus présent, un rien lancinant dans ma poitrine, des éléments qui le font surgir de nulle part, rétrécissant les années écoulées, réactualisant toutes ces peines jamais vraiment guéries. Désarroi. Matt partout, mais il n’est qu’absence. J’aurais besoin de lui parler, juste pour lui rendre cette pléthore de déchirures dont je n’ai que faire, ces anciennes émotions qui refleurissent dans le cimetière des amours déçues. ―
Puis plus rien.
Plus personne.
Juste moi. Face à mes pensées. Le silence au cœur de l’école.
Et pourtant la douleur me transperce. Martelant de longs battements. Spasmes qui résonnent jusque dans les cuisses.
Je m’enfile deux dolipranes. Au bout de dix minutes, je replonge dans un état vaseux, limite léthargique. Quotidien auquel je me raccroche. Le train-train dans toute son étendue stérile, tâches répétitives abrutissantes, chaleur tropicale du bureau, je prends une telle distance avec la réalité que je surnage à nouveau, pataugeant copieusement dans le hors-temps de l’hébétude. Cerveau en panne, en veille. ―
19h. Heure de la délivrance.
Je repars chez moi, vidée par une absorption trop intense en mes terres brûlées.
Je voudrais être morte. /

Reste des jours minable de chez minable.
L’hématome a viré marron jaune. Down down down : j’ai eu un besoin pressant de m’étouffer alors je me suis perchée.
Dégringolade. Je me suis mise à doubler les doses, pour m’éteindre complètement avant de couper définitivement la lumière en moi. Cellules agitées, aplanir d’urgence les choses, mais comment.
Mon imagination ? Elle et sa copine la fée fumette ont pris le relais, carburant à fond tous les soirs. Besoin de se soulager en s’emplissant d’images, des fictions que j’élaborais avec minutie. Plans tragiques. Moi, perdant la mémoire, total amnésique, ou ayant un hyper grave accident qui me laissait dans le coma. Je me disais que dans le coma, au moins je serais heureuse, sommeil permanent sans conscience, sans cauchemars, sans trains et sans Black micmac. Je montais des histoires de dingue, dignes des pires movies hollywoodiens, avec meurtre à la clé, amants, perfidies, un Matt vengeur sortant de son placard après des années d’absence pour me faire du chantage affectif et m’empêchant à tout prix d’être heureuse.
Moi j’étais là déjouant ses pièges, les pires traquenards vicieux, tentant de me débarrasser de lui et de le renvoyer dans le temps. Je me voyais en héroïne, plus futée que jamais, ayant toutes les cartes en main. Je le balançais dans une sale affaire d’escroquerie, ses malversations je les dévoilais au FBI preuves à l’appui, et à la presse je livrais des infos compromettantes avec des call-girls ou des strip-teaseuses, photos nues et poses pornographiques qui le déboulonnaient pour le poste de sénateur. Je me pointais dans un cocktail mondain, hyper chicos, et me faisait une joie de le ridiculiser en public, je tirais la tignasse de sa fiancée à lui arracher une belle touffe en la traitant de sale garce, j’envoyais valdinguer petits fours et caviar, et je lui en collais une avant de me barrer avec une bouteille de champagne. Je jouais les hargneuses excentriques au moment de la cérémonie de mariage, déjouant toutes les barrières de sécurité, arrivant pile poil au moment où il faut parler pour tout stopper. Je le ruinais en manigançant dans son dos et en m’emparant de plus de 50 % de sa société.
Je sabotais sa vie.
Je l’écrasais comme une merde. ―
Puis je voyais les courses poursuites dans Manhattan, les gros Beretta, des acolytes chelous, des endroits enfumés glauques où le scotch pissait à flot, les instruments high-tech d’espionnage, les manœuvres ultra sophistiquées brillantes pour pénétrer les ordinateurs, mots de passe décryptés en moins de deux secondes top chrono, les quartiers zone interdite, les bastons avec les chinois, les « ouuuuuuuu aïe ! » stridents et les « kich kich kich » sifflants, les cascades le long des parois de l’Empire State building. Je sentais la chute libre du vingtième étage, poussée par des mains gantées de cuir noir, l’atterrissage in extremis dans une benne à ordures, l’ambulance m’emmenant, le masque à oxygène, le goutte à goutte, l’arrivée de Matt tout bouleversé et m’exhortant à me battre parce qu’il m’aimait toujours même s’il ne le montrait pas, me pressant la main en vidant son sac émotionnel. Moi clapsant sans avoir auparavant omis de lui dire qu’il n’était qu’un pourri, que tout était de sa faute si je crevais, que jamais je ne lui pardonnerais, même si je le revoyais au ciel il pourrait se tâter pour l’éternité... ―
Ou bien c’était l’homicide. Moi, venant le trouver dans son bureau de PDG et sortant mon flingue, l’agitant sous son nez, son visage si pâle d’un coup, l’incertitude rampant dans son regard ; moi le menaçant, l’obligeant à tout m’avouer, à faire profil bas, à s’humilier, à me supplier, puis retournant le revolver contre ma tempe dans un rire atroce, appuyant et sentant la balle me traverser la tête et me déchiqueter, terrible bruit, la déflagration.
Enterrement, le tableau pittoresque, la cantatrice perruquée, voilette, ultra maquillée, fringues flashy très colorées tenant mon père par le bras et s’extasiant sur la couronne de fleurs, la clique à Steph faisant les poches des gens, la vieille de Nico caressant ses perles, les faux-amis tout vêtus de sombre, œil de cocker humide et sourcils rabattus, un mouchoir à la main pour sécher leur cœur de pierre. Lili, les parents, frangins, cousine, profondément affligés devant mon corps jauni par la morgue et les produits de conservation. Moi raide, à moitié moisie de l’intérieur. Je voyais le défilé solennel dans l’église et Matt, au fond qui arrivait discrètement, effondré…
J’en avais besoin… même vitales ces images morbides. D’autant que j’étais seule dans mon lit, personne pour, pas même mon blondinet qui se la pétait. D’autant que je n’avais plus vraiment faim de conversations intimes et qu’en parler n’aurait fait qu’aggraver mon sentiment d’impuissance. Manque et vide se mêlant sans interruption. Cassure succédant aux multiples fêlures.

Sabine Chaouche




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