Tuesday, April 18th 2017
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En mon esprit la nuit. Episode 9.





Vendredi soir. Grosse crise.
J’avançais dans la rue quand je l’ai aperçu de l’autre côté du trottoir. Toujours très classe, bien sapé et tout.
Je me suis retournée.
Alors là je l’ai vue, sa main qu’il mettait sur l’épaule de cette peau de vache de directrice. /

Je les ai talonnés en me faufilant entre les voitures garées et les petites rues transversales, priant le ciel qu’un couteau me tombe sous la main pour les égorger tous les deux, faire d’une pierre deux coups et terminus, j’aurais retrouvé sérénité et satisfaction. Je déglutissais à n’en plus finir, gorge nouée serrée, rampant sur le bitume, respiration toute saccadée, les yeux enflammés rivés sur ce couple improbable, livide j’allais, babines retroussées, un vrai pitbull reniflant l’odeur du sang à la nuit tombante.
Eclats de rire fusant. Ils se dandinaient, se tenant par la taille, gestes affectueux dans le cou, plaisirs sucrés…
Je tremblais d’énervement, dans mes starting-block prête à... J’ai accéléré. Alors qu’ils tournaient rue de Charenton et remontaient vers la Bastille, j’ai bondi, l’attrapant par le bras, tirant de toutes mes forces.
Et soudain, sentiment de stupidité absolue, les mots mourant dans ma bouche.
Excuses pitoyables.
Alors madame s’est fait un devoir, pour ne pas dire un plaisir de faire l’état des lieux de ma santé mentale. Pas nette du tout, je devrais aller me faire soigner, on n’agresse pas comme ça les gens, sans raison, que de toutes façons elle a senti que je n’étais pas comme tout le monde, des fois l’air ailleurs dès le matin et même à toute heure de la journée pour être exact, tellement peu aimable, de tels employés ? vraiment infects, que je n’en faisais qu’à ma tête n'est-ce pas ? et qu’elle en avait plus qu’assez, ras-le-bol même, les gens insoumis ? ils l’ulcéraient, et revendicative qui plus est, bref une vraie catastrophe, totalement inacceptable,…
Le type lui se contentait d’essayer de la calmer me dévisageant d’un air idiot. Je m’excusais m’aplatissant devant elle mais pas moyen. Hystérique, continuant sur sa lancée…
…ingérable, même limite extrémiste avec un nom pareil de toutes façons je devais bien avoir un ou deux terroristes dans ma famille et donc qu’elle devrait peut-être contacter les flics, que si ça se trouve j’étais déjà fichée S même si je ne mets pas de voile, qu’au fond les gens comme moi devraient retourner vivre dans leur pays, dans le souk la casbah, leur vraie place puisqu’ils ne veulent pas s’intégrer, que ce n’est pas parce que j’ai un prénom français que…, et mes parents, ils avaient dû bien profiter des allocs parce que les arabes, on le sait, ils sont malins, et puis etc. etc… ―
Un vrai compte-rendu pénal après audience. J’ai tourné les talons non sans lui avoir souhaité poliment, cela va sans dire, une bonne nuit… avec son maquereau cloné de chez Matt Compagnie. Je me suis tirée. Je n’avais plus qu’une envie : lui faire bouffer ses tripes, lui faire avaler sa langue. La buter pour de vrai.
Aujourd’hui serait un jour à marquer d’une pierre blanche. Demain serait probablement un jour mémorable. Résignée, je n’ai même pas versé une larme. A quoi bon. C’est sûr, elle allait me virer, trop contente d'abréger ma période d'essai.
J’ai appelé Lili. Elle était survoltée par mon récit, moitié pouffant, moitié compatissant, dédramatisant la situation, demain elle serait calmée, elle n’y penserait plus, poussant de petits cris aigus, Ah ouais ?, C’est vrai ?... Nan pas possible…
Finalement j’ai déculpabilisé devant ma télé.
Thème : la jet set. Sourires mielleux du pauvre héritier sans amour, mine affligée du présentateur partageant un si lourd fardeau, une vie tellement misérable, pétasse de premier choix vantant sa garde-robe princière, lèvres à la Donald Duck et visage plâtré, sur-tiré par le sur-lifting, l’over-make-up et les surpiqûres antirides… Limousine, soirée pseudo-branchée dans villa somptueuse... /
Un polar. Interrogatoire musclé du commissaire flairant l’arnaque, mais le type s’en branle. Je tente de suivre l’énigme cinq minutes…/
Stries vibratoires de Canal. /
Un homme une larme descendant en forme de boomerang sur sa joue, au volant d’une voiture. /
Zap éclair. Et puis multiples zaps. Surf audiovisuel sur toutes les chaînes. Ça me soulage. Je me fixe sur le câble. Comédie qui ne me fait pas rire du tout, tubes un peu mieux.
Zaps alternatifs.
Et finalement je m’arrime à BFM qui tourne en boucle sur le premier tour de la présidentielle. Je suis restée devant ma téloche un bon moment, ça m’a empêché de penser, et même de penser que je devais aller voter. /
Bien dormi finalement. Nerfs détendus par un savant cocktail de médocs. Pas pressée du tout en me levant. ―
Je suis arrivée, elle était là, très chevaline à peine si elle ne piaffait pas d’allégresse. Jamais vue autant sourire. Très douce, très gentille, toute en retenue dans l’exubérance de ce grand moment qu’elle allait vivre, très comme il faut avant de vous achever de vous éliminer radicalement, comme ces mouches qu’on bombarde à coups d’insecticide et qui tombent raides mortes en quelques secondes.
Moi, peau de serpent, impavide, mur en béton armé, blindée par une semaine de déconvenues. Me répétant : personne ne te fera jamais plus souffrir que ne l’a fait Matt, alors… ça ne me fait ni chaud ni froid ce que tu penses de moi parce que personne, oui, jamais personne, ne me fera autant de mal que Matt… donc inutile de s’en faire car nul ne m’a jamais autant blessé que lui… parfaitement alors je m’en tape puisque personne ne m’a détruite et n’a su me détruire mis à part…ainsi je n’en ai rien à cirer d’être virée parce qu’enfin personne ne pourra jamais rivaliser avec ce salaud… chanson en boucle, replay à l’infini résonnant dans ma tête silencieusement. ―
Entrée dans le bureau de la directrice.
Calme, presque trop détendue. Elle s’amuse à remuer le couteau dans la plaie cette chienne fait l’inventaire de toutes mes tares de tous mes défauts, soulignant bien qu’enfant j’ai dû avoir un accident de poussette qui m’a déglingué les cellules, que je suis la honte des secrétaires parce que je ne me nippe pas comme il faut, que je faisais de toute manière mauvais effet, renvoyant une image indécente en contradiction totale avec l’esprit de l’entreprise, que mes perpétuels soupirs et sautes d’humeurs elle ne les supportait plus, que si j’avais des problèmes personnels, j’aurais dû lui en parler avant de l’humilier elle et son fiancé, qu’elle était foncièrement outrée mais qu’elle passait l’éponge, qu’elle me graciait en quelque sorte, étant donné que… D’accord question travail j’étais à jour et même très bien – ces derniers mots peinant à sortir - mais que mon désaccord avec la politique de l’école et mon laxisme envers les étudiants retardataires l’absentéisme, étaient intolérables, que je lui sortais vraiment par les yeux… et vas-y que je te destroy pendant une heure histoire de t’enfoncer un peu plus. Je n’ai pas voulu lui dire ses quatre vérités à elle parce qu’il m’aurait bien fallu à moi la journée entière et même toute la nuit sans doute.
Alors je lui ai répondu simplement que l’accident je venais de l’avoir et que si elle voulait je pouvais lui en montrer la trace, là sur la fesse, la hanche, que oui mon esprit déraillait depuis que j’avais été sonnée de chez sonnée et que les traumatismes crâniens ça veut dire ce que ça veut dire, ça te laisse toute hors cadre quelque part, toute couilles croisées comme dirait l’autre, enfin completly dans le Schwarz. ―
Elle me prend pour de la merde en sachets mais moi je n’en pense pas moins. Son pardon elle l’accordait un peu trop sec et radical. Je crois bien que c’était à de l’abus de pouvoir que ressemblait son absolution à la Louis XIV.
J’ai fortement souhaité à ce moment-là que son école coule tellement les profs sont nuls, qu’elle se pète une vertèbre et reste coincée pendant une semaine à ne pas pouvoir bouger, que des talés la fracassent de partout à coups de barres de fer, s’acharnant particulièrement sur sa gueule de Barbie jusqu’à la réduire en bouillie, qu’elle se choppe une belle gangrène au cerveau tellement elle m’était abjecte et putride, que son Matt de pacotille la largue un de ces quatre en l’envoyant bien paître, qu’il baise avec d’autres nanas dans son dos, qu’il lui refile des tonnes de morpions dont elle ait bien honte, et qu’elle se paye une bonne déprime bien longue et bien atroce. /
J’ai ramassé mes affaires à la hâte, faisant mes adieux aux quatre murs de l’école. En sortant j’avais en moi le goût de la liberté, une paix retrouvée, et en tête la soirée à venir. Celle qui m’aiderait à soulager d’éventuels regrets qui d’ici-là surgiraient. Je me disais que je m’étais bien montée la tête toute cette semaine. Que c’était fini pour de bon. Que Matt ne se nicherait plus dans mes yeux, ne s’incrusterait plus en ma toile de fond, subliminal, kaléidoscopique, hallucinatoire, que ce pauvre amour, je l’en remettais, comme Thiéfaine, au vent. ―
Je suis retournée à pied chez moi. Le canal et ses profondeurs verdâtres, à quelques pas, le léger clapotis rythmant la surface de l’eau, doux, insonore, somnolent. Peu de circulation, juste assez de gens. L’heure creuse : le quartier se repose de la frénésie du petit matin. Quelques métros freinant et repartant emportant son lot de voyageurs. Je me suis rappelée de mon voyage au cœur de la capitale avec Tanya les cheveux colorés bleus lavasse, collés au gel, le ventre à l’air avec tout un tas d’inscriptions marquées au feutre noir et rouge, Red Hot, Smile. Et ces conversations ces identités que l’on s’inventait, parce qu’on était convaincues que l’on n’est pas sérieux quand on a plus de dix-sept ans...
Une pluie fine tombait, lavait la chaussée et faisait reluire les trottoirs. Immeubles salis par l’eau devenus tout terreux vitreux, comme éteints par l’absence de lumière. Et la sensation apaisante nouvelle d’avoir le ciel vibrant en accord avec cette page qui se tournait définitivement, aigre-douce, et les souvenirs, emportés, s’estompant au fil des vitrines, des façades.

FIN DE LA PREMIERE PARTIE


(c) S. Chaouche/TFM 2017.

Sabine Chaouche



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