Monday, October 11th 2010
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Interview de Jacqueline Razgonnikoff

Rencontre avec une vraie passionnée de théâtre et spécialiste ― entre autres ― de Molière, du théâtre de l’époque révolutionnaire et du théâtre romantique.





Interview de Jacqueline Razgonnikoff
Jacqueline Razgonnikoff est l’une des figures emblématiques de la Bibliothèque-Musée de la Comédie-Française où elle a travaillé de 1976 à 2006. Elle a participé de manière active au classement et au catalogage des archives, mais a été aussi à l’origine d’importants projets scientifiques comme par exemple la base de données Lagrange (bientôt accessible au grand public), ou des expositions capitales dont la portée n’est plus à démontrer.

Connue dans le milieu universitaire pour sa vaste érudition en matière d’histoire théâtrale mais aussi pour ses travaux de recherche sur le sujet, Jacqueline est, à l’heure actuelle, l’une des meilleures historiennes du théâtre français et de la pratique théâtrale sous l’Ancien Régime et au XIXe siècle.

Nous avons donc souhaité rencontrer Jacqueline, vraie passionnée de théâtre et spécialiste ― entre autres ― de Molière, du théâtre de l’époque révolutionnaire et du théâtre romantique.




Jacqueline, comment vous est venue cette passion pour le théâtre?

J’ai découvert le théâtre lorsque j’étais toute gamine, c’est-à-dire dès l’âge de 4 ans. Des acteurs étaient venus jouer Le Jeu de l’amour et du hasard à Liège, au profit de l’association caritative dont s’occupait mon grand-père. J’ai un souvenir très clair de cette représentation. J’ai été profondément marquée par ce que j’ai vu et entendu. Mon père aussi adorait le théâtre. Nous avions un abonnement au Théâtre National de Belgique qui venait représenter à Liège les grandes pièces du répertoire classique et contemporain. Toute la famille (mes parents, ma grand-mère, ma sœur et moi) assistait à ces représentations. J’avais six ans. C’est ainsi qu’a commencé une grande passion pour le théâtre qui ne m’a plus quittée. En grandissant, avec ma sœur, nous lisions des pièces au coucher. Il y a toujours eu chez moi un vrai plaisir du texte, mais aussi de l’émotion que peut apporter un texte joué. Plus tard, parallèlement à la formation universitaire très sérieuse que je suivais à l’université de Liège (études de Philologie classique : latin, grec, sanskrit), j’ai pris des cours d’art dramatique. J’aurais aimé devenir actrice. Mais cela ne s’est pas concrétisé. Vous voyez, j’ai donc toujours eu un intérêt pour le théâtre, peut-être parce que ma famille était à la fois tournée vers l’art et la culture (ma mère était historienne de l’art, mon grand-père archéologue, mon père professeur).

Comment être-vous entrée à la Bibliothèque-Musée de la Comédie-Française ?

Je suis entrée à la Comédie-Française par la voie du cœur pourrait-on dire. J’ai rencontré mon mari à Paris, plus précisément sous les arcades de la Comédie-Française ! Nous avons correspondu, puis nous sommes mariés. Je suis donc venue m’installer à Paris. J’ai eu trois enfants. Puis j’ai cherché du travail. J’ai exercé différents métiers qui m’ont permis d’acquérir de nouvelles compétences. J’avais eu certes une excellente formation à l’université de Liège mais travailler comme secrétaire au Laboratoire de zoologie de l’Ecole Normale Supérieure ou être correctrice de la Bible pendant trois années consécutives aux éditions du Seuil, furent des expériences enrichissantes. Il est arrivé un moment où j’ai voulu avoir un travail permanent. J’ai pensé à m’inscrire au concours de conservateur-archiviste. J’avais un poste à durée déterminée dans une bibliothèque municipale. Mon mari qui travaillait à la Comédie-Française m’a fait connaître Sylvie Chevalley et celle-ci m’a conseillé d’attendre avant de passer le concours. Elle avait en effet besoin d’une collaboratrice. Le poste ne serait libre que l’année suivante. J’ai donc attendu neuf mois avant d’intégrer la bibliothèque-Musée de la Comédie-Française. Ce fut un grand bonheur pour moi qui étais si passionnée de théâtre.

Pouvez-nous nous décrire vos activités au sein de la Bibliothèque-Musée mais aussi ‘l’œuvre’ que vous y avez achevé ?

Les premières années à la Bibliothèque-Musée furent à la fois exaltantes et exténuantes. Les archives n’étaient alors absolument pas classées. Elles étaient entassées dans de grands paniers, sous forme de liasses attachées par des rubans. La Bibliothèque venait de déménager. Certaines archives restaient encore entreposées sous le toit de la Comédie-Française.

J’ai donné à ma fonction de bibliothécaire une orientation très précise et rigoureuse. L’objectif était tout d’abord de classer et ranger les archives. J’ai commencé par les archives comptables. La Bibliothèque n’avait alors qu’une aide à temps partiel. J’ai poursuivi le travail entamé par Sylvie Chevalley en classant les livres et les documents en fonction du répertoire des auteurs, des pièces, des manuscrits de souffleurs, des collections. Ce fut un travail énorme qui demandait beaucoup de sens pratique mais aussi qui nécessitait une vision. Nous ne savions pas à l’avance quelle était l’étendue du fonds des archives puisque celles-ci n’avaient pas été systématiquement classées. Certaines collections présentaient de très nombreux documents. Avec la venue de Noëlle Guibert comme conservateur-archiviste, de véritables fichiers ont été créés selon les normes conventionnelles. Comme on peut le voir dans la biblothèque-Musée, nous avons méthodiquement fait l’inventaire des archives, et réalisé le catalogue des imprimés. Evidemment grâce à ce long travail de classement et de catalogage, ma connaissance des archives s’est approfondie, et j’ai pu communiquer aux chercheurs certaines des découvertes que j’avais faites et ouvrir la voie à de nombreuses nouvelles recherches. Je tiens pour essentiel de partager avec les autres les quelques connaissances que l’on a pu accumuler au fil des ans !

C ‘est de ce goût du partage qu’est née aussi la création d’un « Parcours Molière », proposé aux élèves des collèges et lycées, que j’ai initié en le testant personnellement sur la classe de ma petite-fille. C’est aujourd’hui une affaire qui marche très fort, et il faut s’y prendre plusieurs mois à l’avance pour pouvoir en profiter !

Dans les années 1980, avec l’arrivée de l’informatique, il a fallu entrer des données sur ordinateur. Ce travail fut moins passionnant, il faut l’avouer. J’étais moins dans un travail de ‘découverte’ des documents que de saisie. En établissant une première base sur le logiciel de bibliothéconomie Tamil, choisi avec Noëlle Guibert, j’ai néanmoins été en grande partie à l’origine de la base de données Lagrange, catalogue en ligne de la Bibliothèque-Musée aujourd’hui en développement incessant. En utilisant les normes de catalogage des spectacles établis à la Bibliothèque Nationale, nous avons réussi à constituer l’essentiel de cette base, constituée des spectacles créés à la Comédie-Française depuis 1680, qui est l’un des grands projets de la Bibliothèque-Musée.

Parlez nous de la manière dont vous vous êtes spécialisée dans certaines périodes ou sujets.

Interview de Jacqueline Razgonnikoff
Je dirais que mes centres d’intérêts en matière de recherche se sont révélés à travers ma fonction. Dès le début j’ai classé des archives relatives au XVIIIe siècle et donc découvert le fonctionnement du théâtre à cette période. Un fonds sur la Révolution avait été acheté et l’une des tâches qui m’avaient été attribuées, était celle de le cataloguer. Il faut souligner au passage à quel point les acteurs se sont souciés de leurs archives, même dans des moments difficiles. Lorsqu’il y eut scission de la troupe, les archives furent partagées (archives qui avaient été soigneusement tenues par Etienne-François Delaporte, entré à la Comédie-Française comme souffleur en 1765). Sans théâtre, on s’est pourtant débrouillé pour sauvegarder ces archives. Ainsi Mme Suin conserva une partie de celles-ci chez elle.

J’ai pu alors mesurer à quel point la période révolutionnaire était méconnue. Beaucoup de choses fausses avaient été écrites sur le sujet (comme par exemple son inintérêt voire son inexistence). Certains moments ont été obérés par des préjugés sur certaines époques. L’exposition ‘Patriotes en scène’ que Barry Daniels et moi avons organisée en 2007 au château de Vizille a apporté un éclairage inédit sur le théâtre durant la période révolutionnaire. D’autres expositions ont été importantes comme par exemple celle de 1994, ‘Trésors de la Comédie-Française’, qui mettait à la portée du grand public les véritables « trésors » que constituent le résidu des spectacles, pratiquement depuis la fondation de la Comédie-Française.

Mon intérêt pour le XIXe siècle est par exemple lié aux maquettes de décors qui menaçaient de se détériorer. Je me suis donc intéressée à l’histoire des décors et notamment au registre des machinistes* qui était très peu utilisé par les chercheurs dans la mesure où il était resté à l’état de manuscrit et était difficilement compréhensible (il fallait en quelque sorte pouvoir décrypter l’écriture). Ce fut une manière pour moi de montrer à quel point les progrès techniques (déjà visibles à l’époque révolutionnaire) ont déterminé l’évolution de ce qu’on commence à appeler à cette époque la « mise en scène ». Ma passion, née dès l’enfance, pour Alexandre Dumas, s’est aussi nourrie de l’étude de l’homme de théâtre extraordinaire qu’il a été, et m’a permis de collaborer avec Claude Schopp à l’édition d’un des plus beaux romans qu’on ait jamais écrit sur le théâtre du XVIIIe siècle, Olympe de Clèves, et d’être aujourd’hui membre du Comité d’administration des Amis d’Alexandre Dumas, en participant activement à la publication des Cahiers Alexandre Dumas.

Quel est votre principal sujet de recherche ou celui qui vous tient le plus à cœur ?

La biographie de François-René Molé. Molé n’était peut-être pas aussi intelligent que Lekain, mais sa personnalité à la fois impulsive et marquée, de même que son implication dans les activités de la troupe, en font l’une des figures les plus intéressantes de la Comédie-Française au XVIIIe siècle. Molé a commencé sa carrière en 1760 et a joué pendant plusieurs décennies. Débutant sous l’Ancien régime, il a traversé les époques troublées de la Révolution française et est mort sous le Consulat. On voit ainsi se dessiner un cheminement personnel au cours des années, un cheminement à travers le répertoire (plus de 100 rôles créés, et plusieurs centaines de personnages joués, ce qui est évidemment énorme ) des plus captivants.

Je profite aussi de ma retraite pour donner des cours d’Histoire du Théâtre au sein d’une association ouverte sur l’enseignement des divers courants artistiques (CEHAT) à des auditoires constitués de personnes à la retraite ou libres d’attaches professionnelles. C’est un grand sujet de satisfaction.

Quelles ont été vos dernières activités de recherche et dans quels nouveaux projets vous êtes-vous lancée ?

Je viens de terminer la traduction des notes de mise en scène de Constantin Stanislavski pour la Cerisaie et les Trois Sœurs de Tchékhov. J’ai tenu à ce que ma traduction soit littérale. Il est évident que j’aurais pu utiliser le vocabulaire relatif à la mise en scène (remonter, descendre le plateau etc.). Ici, j’ai tenu à conserver l’exactitude du mot, de la tradition, afin de préserver la lisibilité des annotations et ainsi pouvoir les faire découvrir au grand public. Cet ouvrage, sous presse, est publié par les éditions Les Forges de Vulcain.

J’ai participé et je participe encore à de nombreux colloques relatifs aux sujets les plus divers, essentiellement ressortissant à la pratique théâtrale. J’ai participé à l’édition critique de certains textes essentiels de l’histoire du théâtre du XVIIIe siècle, à partir des manuscrits de souffleurs, témoignages indubitables de la représentation : l’Esclavage des nègres, d’Olympe de Gouges, avec Sylvie Chalaye (l’Harmattan, 2006), le Théâtre de Chamfort (La Jeune indienne, le Marchand de Smyrne, Mustapha et Zéangir), avec Martial Poirson (Lampsaque, 2009). Je fais actuellement partie de l’équipe de dix-huitièmistes préparant l’édition des œuvres de Dufresny, dirigée par Guy Spielmann, Martial Poirson et autres.

Enfin, et presque pour mon plaisir personnel, après avoir traduit certaines grandes œuvres de la comédie grecque et latine (Aristophane et Plaute), je traduis les œuvres d’auteurs grecs contemporains , l’un , très âgé et dont j’aimerais que la France reconnaisse l’importance dans le paysage théâtral contemporain, Yannis Kambanellis, et l’autre, un jeune auteur au travail très personnel, Stamatis Polenakis.

Qu’est-ce que le théâtre selon vous ?

Le théâtre, c’est la représentation de tout ce qui est avant, pendant et après le texte. Je me souviens d’une répétition d’Hernani mise en scène par Vitez. ‘Fais ce geste’ dit-il à un comédien. On lui demande pourquoi. Il répond ‘Anne Ubersfeld l’expliquera’. Le théâtre est un art vivant. Tout n’est pas forcément réfléchi ou prémédité. Le théâtre se construit dans l’immédiateté, dans le moment présent. Le théâtre c’est de l’émotion. Tout metteur en scène qui ne parvient pas à avoir une ligne directrice et toute représentation qui n’a pas réussi à me toucher a quelque part échoué dans son projet artistique.

Comment vous définissez-vous en tant que chercheur ?

Je pense que l’étude du théâtre est essentielle mais il faut tracer sa propre voie dans la recherche et éviter les écueils d’un intellectualisme forcené. On a encore trop tendance à ne s’attacher qu’au texte et à négliger une démarche multidisciplinaire et/ou interdisciplinaire. Or selon moi, pour comprendre le théâtre, il faut aussi comprendre le contexte historique, l’histoire sociale etc. Ayant une base universitaire je n’ai donc jamais été une autodidacte. Mais il est vrai que je suis atypique dans le monde de la recherche.


Quels conseils donneriez-vous aux jeunes chercheurs ?

Ce serait d’éviter les généralisations abusives, souvent destructrices au point de vue de la connaissance. Il faut toujours partir du document, du concret, et éviter ces défauts typiquement français que sont l’abstraction et l’hyperbole.



Propos recueillis par Sabine Chaouche le 7 octobre 2010.


BIBLIOGRAPHIE

Jacqueline Razgonnikoff a publié de nombreux articles et communications dans les publications de la Comédie-Française et actes de Colloques spécialisés, ainsi que de nombreux articles dans la Revue Comédie-Française, entre 1976 et 1991, dans les Programmes de la Comédie-Française (1976 – 2005), et dans le Journal des Trois théâtres (2002-2006).

Quelques publications :

Journal de la Comédie-Française, 1787-1799. La Comédie aux trois couleurs. En collaboration avec Noëlle Guibert. Paris, Sides/Empreintes, 1989.

Olympe de Clèves, roman d’Alexandre Dumas, publié par Claude Schopp et Jacqueline Razgonnikoff (la Comédie-Française au début du XVIIIe siècle). Paris, Gallimard, Quarto, 2000.

Le Registre des machinistes de la Comédie-Française (1806-1844). Présentation et transcription. In : Le Décor de théâtre à l’époque romantique. Catalogue raisonné des décors de la Comédie-Française, 1799-1848. Par Barry Daniels. Paris, BnF, 2003.

L’Esclavage des nègres, de Mme de Gouges. Edition annotée et présentée par Sylvie Chalaye et Jacqueline Razgonnikoff. Paris, L’Harmattan, 2006 . (Coll. Autrement mêmes)

Patriotes, en scène . Le Théâtre de la République (1790-1799). Par Barry Daniels et Jacqueline Razgonnikoff. Artlys, 2007.

Théâtre de Chamfort (La Jeune indienne, le Marchand de Smyrne, Mustapha et Zéangir). Edition présentée par Martial Poirson, établie, annotée et commentée par Martial Poirson et Jacqueline Razgonnikoff. Vijon, Editions Lampsaque, 2009 (le Studiolo).

SC



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