Saturday, April 30th 2011
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Interview de MM. Pierre Jugie et Jérôme de La Gorce, commissaires de l’exposition "Dans l’Atelier des Menus Plaisirs du roi"




Interview de MM. Pierre Jugie (conservateur en chef à la section ancienne des Archives nationales) et Jérôme de La Gorce (directeur de recherche au Centre André Chastel, CNRS, UMR 8150), commissaires de l’exposition "Dans l’Atelier des Menus Plaisirs du roi"


MM. Pierre Jugie et Jérôme de La Gorce
MM. Pierre Jugie et Jérôme de La Gorce

Quelle est l’origine de cette exposition ?

PJ. Au départ, il y a l’inventaire réalisé par JDLG de sept volumes de documents graphiques contenus dans le fonds des Menus Plaisirs du roi ; et au terme de trois ans de travail en collaboration, la mise en valeur de ce fonds, par le biais d’une exposition et d’une base de données (Menus Plaisirs du roi) accessible sur l’internet. La base de données est partie prenante d’ARCHIM, banque d’images numérisées de documents d’archives du Centre historique des Archives nationales (CHAN) : sélectionner successivement les rubriques « Fonds d'archives / Documents en ligne / Base de données ARCHIM / image “Menus plaisirs du roi” ».

JDLG. Je tenais à présenter au public les plus belles pièces de ce fonds afin de le mieux faire connaître. Ces documents, de la main même des créateurs des spectacles royaux, ont en effet une qualité graphique remarquable. Dès à présent, les historiens du théâtre, les historiens de l’art, les musicologues et tous les autres chercheurs peuvent également trouver dans la base de données la totalité des pièces de la collection : les copies d’atelier, par exemple, qui n’ont pas été présentées dans l’exposition et qui apportent souvent des compléments d’information non négligeables. Ce résultat a été rendu possible grâce à une convention, signée entre le CNRS et les Archives nationales. Elle m’a permis de travailler dans de très bonnes conditions à la section des Cartes et Plans, où sont conservés les recueils.

Comment jugez-vous la réception de cette exposition ?

Interview de MM. Pierre Jugie et Jérôme de La Gorce, commissaires de l’exposition "Dans l’Atelier des Menus Plaisirs du roi"
PJ. Le résultat est très satisfaisant en termes de visiteurs et de perception. Il est notable que le public a été très varié, en particulier beaucoup de jeunes, voire très jeunes alors que l’accès n’était pas immédiatement évident pour eux, et on sait que toutes sortes de catégories de gens ont apprécié la présentation, de grands spécialistes comme de simples curieux. Tous sont sortis heureux d’avoir découvert un monde. Après une visite, un homme qui venait un peu à contre cœur m’a avoué qu’il n’était pas attiré par le dessin, mais qu’il n’aurait plus d’appréhension a priori pour accompagner de nouveau sa femme voir ce genre de manifestation. Je pense donc que nous n’avons pas tout à fait perdu notre temps !

JDLG. Le parcours de l’exposition était rigoureux, cohérent, ce qui a permis à tous de se repérer et en même temps de suivre une progression : la fin sur les Pompes funèbres couronnait ces fêtes sans choquer, au contraire. Et ce qui m’a fait le plus plaisir, c’est que les historiens de l’art, qui considéraient souvent ces dessins comme mineurs, parce qu’ils ne concernent pas la « grande peinture » et d’autres arts pérennes, sont pourtant venus en grand nombre. Et j’ai l’espoir que la nouvelle génération de ces historiens pourra de nouveau considérer ces documents comme de réelles œuvres d’art. En revanche, je suis encore un peu déçu de la réaction des historiens du théâtre et de la musique qui, à mon avis, ne manifestent pas assez d’enthousiasme, comme s’il s’agissait d’une discipline marginale. Il est regrettable qu’ils n’aient pas davantage de goût pour la scénographie, les décors, les costumes, les machines et tout ce qui fait que le théâtre est un spectacle complet. Ces sources sont un complément indispensable à la compréhension de l’histoire du théâtre. En 1893, Germain Bapst, dans son Essai sur l’Histoire du théâtre, le déplorait déjà à propos de cette collection très précisément… alors que c’est un vaste champ de recherche qu’il ne faut pas sous-estimer mais au contraire développer dans le but de faire progresser les connaissances dans tous les domaines en même temps, comme on le constate en Italie, où les Beaux-Arts et l’histoire du théâtre sont pleinement intégrés aux sciences humaines.

Quelle est la spécificité de votre apport professionnel dans cette entreprise ?

PJ. J’ai évidemment eu un rôle spécifique, celui de conservateur d’archives : d’abord être à la source, c'est-à-dire avoir, avec toute une équipe, la charge de la conservation matérielle, la responsabilité du transport puis de la conservation pendant l’exposition, mais aussi réfléchir à la meilleure conservation possible après l’exposition. Cela pose des questions déontologiques fortes. D’une part il y a une sorte de contradiction, alors que ces documents sont collés dans des albums conçus comme un tout, à les montrer de façon autonome. Mais il faut penser en archiviste ouvert sur la recherche : on décolle les planches choisies et on découvre de nouvelles informations, en particulier au verso des documents dont certains se sont révélés particulièrement intéressants. La collection s’en est retrouvée plus riche. Hélas, il n’est pas envisagé pour l’instant, par manque de moyens, de réaliser cette opération pour tous les feuillets. Cela se fera au coup par coup, au hasard des futurs prêts. D’autre part, une fois décollés et restaurés par l’atelier des Archives, les dessins ont vocation à retourner à leur place, pour être remontés sur onglet, pour qu’on puisse en voir le recto et le verso, et de façon réversible. Mais ce serait une hérésie absurde de faire de même pour les dessins qui étaient pliés, alors qu’ils ont été mis à plat et restaurés : ceux-là resteront hors des recueils, parfaitement préservés, avec un système de renvoi facilité par la base de données. A l’autre extrémité du spectre des obligations de l’archiviste, il y a également la nécessité de communiquer le mieux possible. Je crois que nous avons réussi à trouver cet équilibre ici, à partir du moment où nous avons pu créer le support de substitution que sont les images numériques, d’excellente qualité, complétées par l’analyse très fine de contextualisation et de description mise en œuvre par Jérôme de La Gorce.

JDLG. Pierre Jugie est trop modeste : il a également fait un très grand travail de recherche sur l’histoire de cette série O1, en particulier sur la façon dont elle a pu traverser l’histoire bouleversée de la Révolution et du XIXe siècle.

PJ. Effectivement, grâce à notre travail en tandem, nous avons pu proposer des hypothèses, les valider, en faire d’autres, etc., comme dans tout travail de recherche. Nous avons en particulier pu rassembler d’autres éléments de la collection Levesque qui avaient été dispersés. Le volume sur les Pompes funèbres, par exemple, était à la Bibliothèque des Archives jusqu’en 2001, avant de passer dans le fonds de la Maison du Roi. Un autre volume, consacré aux tombeaux et aux effigies va également pouvoir rejoindre cet ensemble très bientôt. On pourra alors lui appliquer la même politique de conservation et de mise en valeur.

JDLG. Le travail du chercheur est en effet d’identifier les éléments de cet ensemble composite : les auteurs, les dates, les objets. C’est très difficile, long, et il reste de nombreux mystères. Il faut consulter d’autres collections : je pense à celles du Nationalmuseum de Stokholm, au British Museum, aux quatorze volumes de la Collection Rothschild du Louvre… Cette exposition a aussi été le lieu d’un échange fructueux sur certaines pièces que j’avais choisies sciemment alors qu’il me manquait des informations : des visiteurs ont pu compléter nos connaissances et j’espère que la base de données sera l’occasion d’apporter des corrections et des compléments d’information. Il est évident que si des chercheurs, en consultant la base, peuvent nous aider encore, nous intègrerons ces renseignements au fur et à mesure. Nous réfléchissons en ce moment à la façon de procéder, mais un simple courriel peut suffire ! Je leur serais très reconnaissant, parce qu’il faut que ce travail soit utile, qu’il serve véritablement à tous les chercheurs.

Quels sont vos projets ?

PJ. A tête reposée, une fois l’exposition bien rangée, nous allons effectivement chercher à peaufiner nos fiches. Il y a également dans ce fonds des documents dont on ne sait pas pourquoi ils y figurent (des relevés d’architecture, la façade de la cathédrale de Rennes par exemple), et il va falloir retravailler dans cette perspective, qui n’est pas celle que nous avions retenue ici. Cela nous donnera certainement des pistes pour mieux comprendre le contexte dans lequel s’est constituée cette collection.

JDLG. Et dans la droite ligne de l’exposition, nous allons publier prochainement un article sur Antoine Angélique Levesque. Jusqu’à présent on savait peu de lui, il était surtout un nom sur des pages-titre. Nous avons pu reconstituer sa carrière, comprendre comment il a été amené à recueillir ces dessins. Levesque apparaît comme le premier, en 1752, à avoir constitué un fonds patrimonial spécialisé dans les arts du spectacle, en le laissant dans les archives royales au lieu de le vendre pour en tirer profit. Quant à moi, j’espère pouvoir continuer cette exploration, dans des fonds complémentaires à celui-ci. Quand on a commencé à travailler sur une collection très en détail, il est évident qu’on est mieux armé pour dresser de nouveaux inventaires.

Propos recueillis par Noémie Courtès

Base de données :
http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/caran_fr?ACTION=CHERCHER&FIELD_9=NOMDOS&VALUE_9=Recueils%20des%20Menus%20Plaisirs%20du%20roi

sc - . N. Courtès



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