Sunday, February 13th 2011
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Interview de Monsieur le Professeur Claude Bourqui





Interview de Monsieur le Professeur Claude Bourqui
Dans un récent compte rendu, Colette Scherer donnait un aperçu des recherches de Claude Bourqui, notamment l'exploration du thème "Comédie et philosophie chez Molière". La parution du théâtre de Molière chez Gallimard (2010) a certainement permis de repenser, par les choix éditoriaux dont les deux volumes témoignent, la manière dont une pièce peut ou devrait être présentée et explicitée au public du XXIe siècle. Cette édition dirigée par Georges Forestier a donné lieu à une étroite collaboration avec Claude Bourqui. Celle-ci s'est révélée fructueuse puisqu'elle a permis de porter un regard neuf sur Molière, sa vie, ses idées, et son oeuvre. Claude Bourqui, qui s'est toujours distingué par l'excellence de sa recherche, a bien voulu répondre à nos questions. C'est donc avec grand plaisir que nous publions cette interview.

La recherche a-t-elle toujours été une vocation ? De quoi rêviez-vous quand vous étiez adolescent ?

Je voulais devenir archéologue – après avoir rêvé, dans l’enfance, d’être explorateur. La recherche a donc toujours fait partie de mon horizon, si on l’entend dans son sens d’investigation menée avec l’objectif de parvenir à des découvertes. Et, de fait, les études littéraires sont une discipline où cette approche peut s’exercer, même si elle ne représente qu’une part mineure de l’effort herméneutique. C’est ce qui se produit, en particulier, lorsqu’on s’adresse aux textes anciens, comme ceux de la première modernité (early modern). Il arrive qu’on découvre véritablement des documents, qu’on mette au jour des éléments inaperçus, qui modifient complètement la manière dont un texte peut être envisagé. On en retire de petites satisfactions à la Schliemann.


Vous avez étudié des sujets variés (tragédies hagiographiques de Desfontaines, Le Grand Cyrus, théâtre italien, Molière). Pourquoi cette diversité et pourquoi le dix-septième siècle en particulier ?

Il y a une cohérence à tout cela. Ces domaines sont complémentaires. Au centre, l’oeuvre de Molière et autour, d’une certaine manière, des recherches complémentaires en modules : la connaissance des romans des Scudéry et plus largement de la culture mondaine – indispensable pour comprendre l’auteur du Misanthrope ; la commedia dell’arte, bien évidemment, non seulement sous l’angle de la reprise des sujets et motifs par Molière, mais aussi sous celui de la conception de l’activité de comédien, du rapport qu’il entretient avec l’imprimé. Quant au théâtre hagiographique, il met en jeu toute la question des rapports de l’Eglise et du théâtre, sur lesquels j’avais travaillé à l’Université de Fribourg avec Simone de Reyff. Molière est là aussi concerné au premier chef.

Pour ce qui est de ma vocation XVIIémiste, je me suis longtemps persuadé que cela relevait du hasard d’un parcours universitaire. Mais je m’aperçois aussi, avec le temps et l’approfondissement de la recherche, que j’étais d’une certaine manière prédestiné. Ma culture catholique me facilitait la compréhension d’un siècle où le rapport avec l’Eglise conditionne le comportement de la plupart des écrivains, jusque dans leur manière de se situer dans le monde. En outre, le XVIIe siècle est le grand siècle de l’humour, on ne le sait pas assez. Un humour le plus souvent sans concessions, un humour de gens peu bien pensants. De manière générale, il y a très peu de bien-pensance au XVIIe siècle.


Quels sont vos travaux en cours et nouveaux projets ?

J’ai consacré les dernières semaines à préparer une nouvelle version du petit ouvrage de synthèse sur La commedia dell’arte, que j’avais réalisé il y a douze ans pour offrir au public français un aperçu de cette forme de théâtre, conforme à la réalité que révèlent les recherches italiennes de ces trente dernières années (à paraître chez Armand Colin). Puis ça dépendra de l’occasion, des sollicitations aussi. Depuis quelques jours, un projet d’essai, avec Georges Forestier, autour des enjeux de la philologie et plus largement de l’épistémologie de la critique littéraire.


Quelle est votre philosophie en matière de recherche ?

J’aborderais plutôt la question sous l’angle des valeurs. J’accorde une grande importance à l’humilité. Pas au sens d’une pusillanimité, qui empêcherait d’avancer des thèses audacieuses, groundbreaking, de prendre des risques. C’est plutôt dans la mission que s’attribue la critique ou, pour parler crûment, dans la question de savoir « pour qui on se prend » que cette valeur prend son sens. Je ressens souvent le besoin de rappeler cette évidence que nous autres critiques sommes seconds par rapport à l’oeuvre sur laquelle nous discourons, condamnés par essence à une position de retrait. Or certains auteurs de littérature critique me donnent l’impression d’intrus qui viennent se placer sur la photo à côté de l’auteur. Notre mission est d’abord d’assurer les conditions optimales de la transmission des textes, ce qui implique de les éclairer de multiples façons, de les mettre en perspective, toujours dans un souci d’économie de moyens, en tenant un discours fondé sur une position aussi peu ambiguë que possible : s’immiscer jusqu’à concurrence des besoins du texte. Ma hantise étant que le discours critique, plutôt que de favoriser l’accès au texte, l’entrave, en faisant écran.


Comment avez-vous rencontré Georges Forestier et comment avez-vous été associé à l’édition du théâtre de Molière ?

Je connais G. Forestier depuis une vingtaine d’années. J’avais pris l’initiative de le contacter, de manière spontanée et irréfléchie, alors que j’étais étudiant, parce que j’admirais son ouvrage sur le théâtre dans le théâtre. Il a ensuite fait partie de mon jury de thèse et je suis resté en contact scientifique régulier avec lui.

Le projet Pléiade s’est formé sur un coup de poker. R. Caldicott m’avait proposé de réaliser une nouvelle édition des oeuvres de Molière. J’en ai parlé à tout hasard à G. Forestier, pour lui demander s’il ne voulait pas profiter de l’occasion pour se lancer dans une nouvelle Pléiade. Refus. Puis rappel deux semaines plus tard : il avait abordé l’éditeur et obtenu son accord. Nous nous sommes rapidement associé la collaboration d’une musicologue, en la personne d’Anne Piéjus, avec qui Georges Forestier avait travaillé pour la Pléiade de Racine. Mais le moment décisif s’est présenté quand nous avons obtenu un financement de l’Agence Nationale de la Recherche, au titre d’une « chaire d’excellence ». Ce qui nous a permis d’engager deux collaborateurs salariés, Lise Michel et David Chataignier, et nous assurer les services d’Alexandre Gefen pour le site Internet que nous avions choisi d’intégrer au projet. Nous nous sommes mis au travail en 2006 avec plusieurs années de retard sur la planification convenue avec la Pléiade. Par chance, sont venus à notre secours pour la dernière année les excellents chercheurs que sont Bénédicte Louvat, Gabriel Conesa, Laura Naudeix et Alain Riffaud. Et assez rapidement nous sommes entrés en relation et en compagnonnage avec François Rey, l’auteur de l’enquête sur l’affaire Tartuffe intitulée Molière et le roi. Au total, les conditions étaient rêvées en ce qui concerne l’équipe engagée. Un peu la dream team, en quelque sorte.


Quelles méthodes de recherche avez-vous adoptées ?

Je partais avec une bonne connaissance de la littérature critique sur Molière et avec certaines convictions sur les directions de recherche où il fallait s’engager. De plus, G. Forestier, R. Caldicott et moi–même étions tous trois persuadés de la nécessité de reconsidérer radicalement l’approche des documents éditoriaux. La suite a consisté dans des processus très rigoureux d’enquête et de vérification. Internet nous a été d’une utilité extrême. Pas tant dans l’usage de moteurs de recherche que dans les possibilités de consultation – de feuillettement – infinies qu’offrent les bibliothèques en ligne. Nous avons parcouru dix fois plus d’ouvrages du XVIIe siècle que notre prédécesseur, ce qui inévitablement démultiplie l’effet de sérendipité, qui joue un rôle capital dans la recherche. Les nouvelles possibilités qu’offre Internet nous ont facilité l’effort de contextualisation des oeuvres de Molière et ont grandement contribué à notre effort de rectifier un certain nombre d’idées fausses sur Molière et la religion, Molière et la médecine, Molière et la préciosité.


Quels conseils donneriez-vous pour éditer un texte de la manière la plus intelligente ?

Interview de Monsieur le Professeur Claude Bourqui
Je mentionnerais ici un seul principe, mais essentiel : toujours commencer par se demander quel genre de chose (what kind of thing) est le document de base, imprimé ou manuscrit, que nous avons sous la main : quelle fonction remplit-il ? à quel public est-il destiné ? quel rapport l’auteur entretient-il avec l’acte de publication ? Le pire est de commettre un contresens à ce stade et de se tromper sur la nature de l’objet que l’on étudie.

Ainsi, dans le cas du Tartuffe, le seul document dont nous disposons est le texte publié en 1669 ; or indices et témoignages font découvrir que la version de 1664 (complète en trois actes, contrairement à ce qu’on a cru jusqu’ici) était très sensiblement différente de la pièce que nous connaissons : dès lors (et dans la mesure où Le Misanthrope a été entrepris en 1664, parallèlement au premier Tartuffe), étudier la « trilogie » Tartuffe, Dom Juan et Le Misanthrope est lourde de contresens potentiels…

Quelle est la découverte qui, selon vous, va changer radicalement notre vision sur Molière et son théâtre ?

L’idée essentielle, autour de laquelle s’articulent toutes les autres, est que Molière est un auteur mondain au même titre que Voiture, Scarron ou La Fontaine et que son public privilégié est le même que le leur, et nullement le public populaire (qui n’avait pas les moyens d’aller au théâtre). On ne peut donc comprendre ses comédies que si on les replace dans ce contexte. L’enjeu s’étend même à la question du comique. Molière n’est pas quelqu’un qui s’insère dans le moule de la comédie préexistante et qui vient au théâtre avec une théorie du ridicule ; mais plutôt quelqu’un qui découvre avec Les Précieuses ridicules qu’on peut faire du théâtre avec de l’humour et de la parodie — ce qui implique de jouer sur et avec les valeurs de ce public mondain et qui tente ensuite, avec bonheur, de « bricoler » des intrigues susceptibles d’accueillir cette forme particulière de comique.

Mais nous avançons aussi beaucoup d’autres thèses nouvelles sur les rapports de Molière avec la libre pensée, le pouvoir religieux, le roi, la musique et l’opéra. Sur les rapports que Molière entretient avec la médecine aussi : l’examen sans prévention des documents révèle que, contrairement à une idée reçue, Molière n’est ni un malade chronique, ni un connaisseur en médecine. Et que ses pièces ne proposent pas le moins du monde un discours engagé sur la science médicale.


Comment est née l’idée du site « Molière 21 » ?

L’élément central consiste en une base de données intertextuelle. En mettant au jour de nombreuses occurrences de textes contemporains qui éclairaient à divers degrés la signification du texte des comédies, nous nous sommes dit que cette documentation, qui ne pouvait apparaître en intégralité dans les notes de fin de volume, devait être mise, elle aussi, à la disposition du public. Nous avons donc élaboré un système où les lieux du texte (3500 occurrences) sont associés par un lien hypertextuel à d’autres textes qui aident à les comprendre. Il y a ainsi complémentarité entre les deux media : le site, en quelque sorte, fournit les éléments de contextualisation bruts ; le volume imprimé en offre l’interprétation que nous avons privilégiée.

Par ailleurs, le site comporte également un dispositif inédit de comparaison des variantes de certaines pièces, qu’a élaboré Alexandre Gefen.


Portrait moliéresque

Si vous étiez un personnage du théâtre de Molière ?
En tant que commentateur des oeuvres de Molière je suis inévitablement une sorte de Vadius.

Un membre de la troupe ?
Les mauvaises langues disent que je suis le Lagrange de Georges Forestier.

Un effet comique ?
La révélation des dessous machinés de la fausse Vénus, à la sc. IV, 3 des Amants magnifiques, qui déchire le voile de l’imposture.

Un accessoire ?
Le bâton qui, dans Le Mariage forcé, administre une correction au pédant Pancrace, dont le savoir consiste uniquement dans l’exhibition verbeuse de quelques notions qu’il a empruntées aux autres.

Un habit ?
L’habit de campagne d’Elvire, qui choque Don Juan par son pragmatisme.

Une réplique ?
« Moi, mon frère, je ne prétends point les attaquer ; ce que j’en dis n’est qu’entre nous, et chacun à ses périls et fortune en peut croire tout ce qu'il lui plaira » (Le Malade imaginaire, III, 3)

Un geste galant ?
Le geste par lequel Cléante tend à Mariane la bague qu’Harpagon voulait garder pour lui (L’Avare, III, 7)

Un lieu sur la Carte de Tendre ?
Constante amitié.


Interview de Sabine Chaouche.


On trouvera la bio-bibliographie de Claude Bourqui à l'adresse suivante: http://www.crht.paris-sorbonne.fr/presentation/curriculum-vitae/claude-bourqui/

sc



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