Sunday, February 6th 2011
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La Poésie humoristique ou comment bien porter son nom sous l’Ancien Régime.





La Poésie humoristique ou comment bien porter son nom sous l’Ancien Régime.
On s’intéresse beaucoup au texte de théâtre des XVIIe et XVIIIe siècles et pour cause : l’approche « textocentriste » de l’abbé d’Aubignac ne nous enseigne-t-elle pas que le spectacle doit transparaître dans son intégralité au moyen des mots seuls, c’est-à-dire à travers les paroles des personnages ?

De multiples perspectives critiques ont été adoptées afin d’analyser le contenu et la forme du dialogue théâtral : approches littéraires, dramaturgiques, génétiques, historiques, psychanalytiques, études stylistiques et poétiques. Le matériau de base reste bien évidemment la forme imprimée qui, sous l’Ancien Régime, s’adresse aux spectateurs lorsque l’éditeur souhaite laisser la trace de la représentation originale, ou aux lecteurs lorsque l’édition du texte se veut plus littéraire. Récemment, on a examiné ce qui est en marge du dialogue (paratexte (scolies, annotations, marginalia ou didascalies) (1) ou ce qui entoure le texte (étude de la mise en scène (2), des costumes (3).

Peut-être s’est-on moins penché sur les noms des personnages qui figurent dans les pièces et qui font partie intégrante de celles-ci - quand bien même ces noms n’apparaissent-ils sur l’imprimé que de façon purement formelle puisqu’ils délimitent les répliques et balisent en quelque sorte le texte. Or le nom ou le prénom du personnage a son importance puisqu’il situe celui-ci dans un locus : espace générique, social, idéologique, culturel voire fictionnel - et aussi humoristique.

Le nom délimite le genre théâtral, une forme d’imaginaire propre à l’Ancien Régime de même qu'un certain rapport à l’histoire ou à l'illusion. Le personnage tragique se distingue, par exemple, par sa complexité. Qui n’a pas eu peine à retenir ces noms aux sonorités souvent imprononçables, à ces prénoms alambiqués, voire improbables, qui font du héros un être lointain et pour le coup irréel (on pourrait dire que les noms ne sont pas ceux que les aristocrates donnaient à leur progéniture, qu’ils soient historiques ou inventés de toutes pièces) ? On peut citer ainsi ces noms cacophoniques ou troubles puisque l’on ne saurait dire, pour la très grande majorité d’entre eux, s’ils désignent des hommes ou des femmes : Talestris, Barsine, Alginé, Euphorbe, Barcé, Achate, Cidippe, Hidaspe, Mitrane, Androclide, Araspe, Otane, Aufide, Ambléteuse, Aldamon, Catane, Aspar, Xantipe, Arsire, Plisthène, Clodoade, Sésostris, Albizinde, Architopel, Pharnabaze, Lysimachus, Thamar, Hyempsal, Cethégus, Achorée, Sinorix, Holopherne, Illyrus, Indatire, Dianasse. A moins d’avoir un penchant prononcé pour le musée des horreurs, personne n’ira, de nos jours, prénommer sa fille, Iphianasse, ou son fils, Artaxerce. On peut comprendre qu’avec des noms si barbares et si peu poétiques, le public de l’époque pût être effrayé et impressionné.

Il n’existe pas à proprement parler de patronyme dans la tragédie (sauf lorsqu'il s'agit de familles ou de lignées comme par exemple celles des Horiaces ou des Curiaces, ou une haute fonction: Cesar) mais des noms qui traduisent une norme culturelle. Le prénom semble primer : Louis le Grand, Louis le bien aimé. Louis, le roi. Dans le corps du texte le nom s’efface généralement, faisant place à Seigneur ou Monsieur, et bien entendu, Madame, marques obligatoires de déférence et de bienséance, ainsi que de différentes classes sociales.

Personnages incomplets ou à demi exhibés, les Grands de ce monde sont ainsi tout à la fois proches et inaccessibles. Ils pourraient paraître de nos jours quelque peu vieillots, étranges ou même carrément comiques.

La comédie offre des exemples plus variés et beaucoup plus parlants si l’on peut dire, comme si les auteurs laissaient libre cours à leur fantaisie. A la lecture des comédies de l’époque, il semble que les auteurs ont développé une forme d’humour à partir des patronymes des personnages qu’ils mettaient en scène. Le répertoire de la Comédie-Française s’avère en cela très intéressant. On peut y voir certains effets de modes et bien entendu des distinctions selon le rang social. Les prénoms Nérine ou Marton sont emblématiques de la soubrette (voire d’une actrice, comme par exemple Lisette jouée par Mlle Dangeville et présente dans pas moins de 50 pièces), non pas simplement parce qu’ils sont employés dans une pièce célèbre qui les rend populaires, mais parce qu’ils sont représentatifs et symptomatiques d’une époque. Les prénoms évoluent : Monique, Françoise, Jacqueline, Serge, Guy, Gérard, Jean-Claude fleurissaient dans les années 1940 à 50. De nos jours on préfèrera Léa, Chloé, Manon, Lilou, Théo, Dylan, Kevin, Lucas. Le milieu bourgeois a aussi ses prénoms standards (Angélique, Isabelle, Léandre, Damis, Cléante, Agathe, Lucile etc.) et le milieu aristocratique est représenté par des personnages sans prénom : seul le rang est mentionné le plus souvent. On voit fréquemment écrit sur les listes d’acteurs : La Comtesse, Le Baron, Le Marquis. Le nom illustre ainsi une hiérarchie sociale, un emploi voire un type comique – et même, d’une certaine manière une forme de poésie patronymique grotesque. On a, dans la comédie, le nom qui correspond à son état ou à son caractère. Le nom définit le personnage autant que les mots du dialogue.

Le patronyme vise à ridiculiser le personnage. Les dramaturges font preuve d’humour. Une onomastique théâtrale existe en filigrane : le nom choisi traduit de manière didactique et drolatique le caractère, l’âge (Géronte) ou la fonction du personnage. Ainsi peut-on relever :

Le caractère : le Comte de Tuffière est l'orgueilleux par excellence (Le Glorieux) ; Trissotin des Femmes savantes est triplement petit sot ou a l'esprit tressautant ; Chicaneau des Plaideurs est spécialiste en dispute; Fièrenfat dans L’Enfant prodigue de Voltaire semble aller de la fierté à la fatuité ou pourrait désigner un "fier enfant" ; George Dandin héros de la pièce éponyme de Molière est un imbécile malheureux dont le nom suggère une attitude bouffonne ou tout du moins « intranquille » ; M. Griffard, commissaire des Bourgeoises à la mode paraît constamment - et intrinsèquement - d’humeur assassine ; Mme Grognac du Distrait est prête à mordre : son nom semble allier le groin à la « grande gueule » ; son pendant masculin est, bien entendu, M. de Pourceaugnac (M. de Pourceaugnac) ; Le Chevalier Ricard de Fond sec semble avoir un sérieux penchant pour la dépense et Mme de Courtmonde semble bien peu misanthrope (Les Femmes) ; enfin Pénétrant le savant paraît doté d'un QI au-delà de la normale (Crispin bel-esprit) ;

La fonction ou profession (les noms d'origine roturière venant effectivement de l'activité professionnelle) : Mme La Ressource, prêteuse sur gage et M. Galonnier, tailleur dans Le Joueur ; Monsieur Clistorel, apothicaire du Légataire universel, dont le patronyme semble annoncer le remède ; M. Grasset, rôtisseur (Le Bal) ; M. Ducoloris, peintre (La Manie des arts) ; M. Doutremer, armateur (Le Port de mer) ; M. Braillard, bateleur et probablement aboyeur (La Foire Saint Laurent) ; Bras-de-fer, exempt et Serrefort, archer (La Métamorphose amoureuse) ;

L’accessoire (rare): Mascarille : petit masque.

Les auteurs jouent avec les mots ou créent des mots-valises (par ex: Baliveau < bali[verne] + veau) qui assemblent un ou deux termes, donnant du personnage une image comique. Le jeu de mots ou la référence à un adjectif ou un nom tiré du langage courant ou familier, est parfois sans rapport avec la profession ou ne fait que suggérer un caractère qui n’est pas forcément celui du personnage. Le comique a alors un effet plus grand: le nom étant en contradiction totale avec l'attitude ou le caractère.

On observe néanmoins certains traits humoristiques évidents :

M. Pincé, intendant (Le Tambour nocturne) ; M. de la Faquinière, beau coquin sans doute (Le Bal d’Auteuil) ; M. Pot-de-Vin, intendant (L’Ecole des Bourgeois) (double jeu de mot entre la boisson et l’escroquerie) ; M. de Boisluisant, père (Le Mercure galant); M. Beaugénie, abbé et poète (Le Mercure galant) ; La Rissole, soldat (Le Mercure galant) ; M. Tout-à-bas, maître de Trictrac (Le Joueur) ; M. Francaleu, franchement endurci (La Métromanie).

D’autres le sont moins comme :

M. Jourdain, mamamouchi d’un jour (Le Bourgeois gentilhomme) ? ; Mme Pernelle, nom peut-être formé sur ‘pernet’ qui signifie faire l’entendu et le glorieux, ou contraction de péronnelle (Tartuffe) ; M. Turcaret, traitant, dont les arrêts pourraient être à la turque (Turcaret) ; M. Bobinet, précepteur, homme très seul (être en bobine), ridicule (faire la bobine) ou percevant des gages (être en bobine) ; Mme de Pontéran, veuve errante ou pontifiante.

Certains portent explicitement sur le comportement ou l’état :

Le Chevalier de la Fanfaronnière (L’Amour vengé) ; M. de Spadagnac (formé sur spadassin), D’Esquivas et Dardibras, gascon et Brisefer valet d’un gascon (Les Trois Gascons, Le Procureur arbitre, La Femme fille et veuve et L’Après-souper des auberges) ; M. Brettenville, faux brave (bretteur : celui qui se bat à l’épée) dont le caractère contredit le nom dans Les Originaux ; Polycrasse, précepteur très sale (L’Amour diable) ; M. Bonacceuil frère de Mme Argante, sans doute affable (La Belle orgueilleuse) et son frère ennemi M. Grognard (Le Bon Soldat) ; Mme de Préfané qui semble bien passée d’âge et son double Mme Vertugadin, femme 'antiquaille' (Les Paniers) ; M. Bavardin, tuteur (Les Tuteurs et Le Galant Jardinier) et Ragotin, valet causeur (L’Usurier gentilhomme) ; M. Thibaudier et M. Thibaudois, hommes grossiers (thibaude : tissu grossier), de La Comtesse d’Escarbagnas et de L’Esprit de contradiction.

Certains noms ne sont que jeu de mot sans plus :

Le Baron de la Gruaudière, un peu farineux tout de même (L’Usurier gentilhomme) ; M. Desbrochures (Esope au Parnasse) ; Messieurs Douillet, oisif et Fastidas, prodigue mais sans doute ennuyeux (fastidieux) du Philanthrope ; Le Chevalier de Fourbignac, officier très poli (de fourbir : polir les armes) et son compagnon Fuzillard, des Curieux de Compiègne ; M. Moufflart marchand de galons au visage sans doute très joufflu et l’hôtesse Mme Pinvin (pain-vin) des Curieux de Compiègne ; M. Des-soupirs, maître à chanter et M. Rigaudon (L’Eté des coquettes et Les Valets, les Maîtres de la maison) ; M. L’Eveillé, homme d’intrigues et M. Baguenaudier, Maître de forge (baguenaude ou niaiserie) des Nouveaux débarqués.

Les auteurs rivalisent d’inventivité en ce qui concerne :

les hommes de loi : M. Furet, huissier dans Esope à la Ville et fourbe dans Turcaret ; M. Courtefoi, notaire (La Sœur ridicule) et M. de Bonnefoi, notaire lui aussi (La Folle enchère et Le Malade imaginaire) ; M. Loyal, sergent (Tartuffe) ; Cornardet, procureur voué à être trompé (Les Amazones) ; M. Scrupule, notaire (Le Légataire universel) ; M. Sangsue, homme tenace (Le Mercure galant) ; M. Brigandeau, procureur - et voleur - au Châtelet (Le Mercure galant) ; M. Courtinet et son fils (Le Concert ridicule) ; M. Piètremine (La Famille extravagante) ; M. Sottinot, avocat amoureux (Les Paniers) ; M. Paraphardière, greffier (Les Vacances) ;

les noms des médecins: M. Purgon, qui, certes annonce la purge mais dont le nom pourrait s’apparenter, grossièrement, à « pur con » ; M. Myrobolan dont le nom étincelle et se pare de merveilleux (Crispin médecin) ; M. Tomès à la science encyclopédique (L’Amour médecin), M. L’Empesé, médecin peu habile semble-t-il (L’Aveugle clairvoyant) ;

les provinciaux toujours plus ou moins niais: M. Baugenaude symbole de niaiserie (Ragotin) ; M. De Pré-Rasé sans doute très propre sur lui (Ragotin) ; M. De Bois-coupé et M. de Mousse-verte, très campagnards ou très « bios » dirions-nous de nos jours, l'un paraissant impuissant et l'autre, au contraire, plein de vitalité (Ragotin) ; M. Croupillac sorte de lac croupi (L’Enfant prodigue); M. Dandinet (La Foire Saint-Laurent) ;

les vieillards: M. de Vieuxancour en phase de décomposition et M. Cornichon, fin du fin des hommes (L’Important) ; M. Griffon (La Sérénade) ;

les noms de valets ou de laquais: Brindavoine, La Merluche (L’Avare), la Jonquille (Le Tambour nocturne), Lolive (Les Bourgeoises de qualités) ; Criquet (La Comtesse d’Escarbagnas) ; La Branche (Crispin rival de son maître) ; La Verdure (La Foire Saint-Laurent) ; Sans-soucy (Le Nouveau Marié), La Famine, Finemouche et Piquerosse (Les Paniers) ; La Vigne (La Parisienne) ; La Flèche (L’Avare et La Rivale suivante) ; La Verdure (L’Usurier gentilhomme).

Certaines pièces présentent un groupe de personnages qui semble avoir la même racine (ou tout du moins qui sont liés par un même champ sémantique) : Le Baron de Vieuxbois, M. Desmazures, Le Comte des Guérets (terre labourée), noms qui font tous référence à la campagne (La Fausse Agnès). On peut citer, entre autres, Mme de Boisvieux et Mme de Vertsec du Conciliateur qui paraissent, elles aussi, bien que 100% naturelles, quelque peu défraîchies.

Les noms résonnent entre eux et forment donc un sous-texte comique qui ne fait pas forcément partie de l’action ou de l’histoire en elle-même. La dénomination se fait sur un mode ludique et donne un avant-goût de la pièce. Elle est un préambule ou une ouverture comique lorsque le lecteur découvre la liste des personnages. Elle participe de ce goût pour le bon mot comme le suggèrent les anecdotes dramatiques du temps qui foisonnent en calembours et autres plaisanteries, et témoigne de la spiritualité de l’auteur qui se moque de ses propres personnages ou qui les dignifie. Ainsi, l’utilisation des suffixes –court/cour (Dalancour, Floricourt, Méricourt) ou –ville (D’Orville, Clorinville, Polinville, Clainville), récurrente, confère une certaine dignité et respectabilité au patronyme (les acteurs s’inspirent d’ailleurs de ceux-ci pour se donner un nom de scène : Dazincourt par exemple). Les noms terminés en –in, -ard ou art- (Patin, Griffard, Bouquinart, Clénard) se veulent bien entendu péjoratifs ou dépréciatifs, tandis que ceux en –ette (Rosette, Guillemette, Lisette, Colinette), plus affectifs.

D’une pièce à l’autre on retrouve parfois une succession de noms qui forment un réseau : champêtre ou campagnard (voir supra), ou bien urbain : ainsi de M. et Mme de Sotenville dont le nom semble indiquer plaisamment une incapacité à agir de manière sensée dans un contexte urbain (de sots aristocrates et une fausse urbanité) ou au contraire un couple de personnes promptes à bondir (saute-en-ville), qui ont leur pendant, M. Sotencour (Le Bal), voire un cousin, Trottenville, courtier (Esope au Parnasse) ou un voisin, M. Mananville (contraction de ‘manant en ville’ ; L’Usurier gentilhomme).

La pièce imprimée est fragmentée en différents ensembles : corps du texte, titre, didascalies. Certes les didascalies donnent un aperçu des effets comiques, tout comme le font les indications intratextuelles sur le jeu de l'acteur (indications pré- ou post-scéniques). Mais la poésie humoristique du patronyme est autre. Elle se situe à la fois en marge et au centre de la pièce. Elle définit un second comique (en creux), ou le comique pris au "second degré". Le nom théâtral a une fonction connotative quand bien même occupe-t-il une place secondaire sur l’imprimé (après tout la comédie a pour fonction de dénoncer les vices et agir sur les mœurs et en ce sens, le nom des ridicules participe de l’enseignement que doit apporter celle-ci au spectateur). Le nom identifie le personnage sur scène et, d’une certaine manière, en fige les constituants comme s’il fallait que le nom dise l’individu – ou le résume. Ainsi écrire une pièce sous l’Ancien Régime est bien tout un art, et ce à tous les niveaux. Savoir composer une comédie, cela signifie respecter la règle des unités, agrémenter la pièce de péripéties et de rebondissements, écrire d'un style simple et léger, et surtout bien choisir les noms de ses personnages afin de faire entrer immédiatement le public, puis le lecteur, dans l’univers comique. Il y a bien là une forme de poésie humoristique qui définit le ton et l'esprit d'une époque, ou tout du moins une façon de faire qui se retrouvera encore au siècle suivant.

Sabine Chaouche


(1) LOCHERT, Véronique, L’Ecriture du spectacle. Les didascalies dans le théâtre européen aux XVIe et XVIIe siècles, Genève, Droz, 2009.

(2) La Fabrique du théâtre. Avant la mise en scène (1650-1880), éd. Pierre Frantz et Mara Fazio, Paris, Desjonquères, 2010.

(3) VERDIER, Anne, Histoire et poétique de l’habit de théâtre en France au XVIIe siècle, Vijon, Lampsaque, 2006.
Art et usages du costume de scène, ed. Anne Verdier, Olivier Goetz, Didier Doumergue, Vijon, Lampsaque, 2007, collection Le Studiolo-essai.



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