Thursday, March 1st 2012
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Interview de Jean-Denis Monory, acteur et metteur en scène.





"Les Folies Françaises" (c) Guy Vivien
"Les Folies Françaises" (c) Guy Vivien
Jean-Denis Monory est comédien, chef de troupe et metteur en scène. Après des rôles pour le cinéma (chez Raoul Ruiz ou Altman), il se voue au théâtre et à sa troupe, La Fabrique à théâtre. Expérimentateur prolifique, il monte des spectacles au croisement du théâtre et de la musique, de la poésie et de la danse (A Corps suspendus, sur un texte de Bastien Ossart en 2008, De Humanis humoribus, sur un texte d’Antoine Furetière en 2009), voire des marionnettes (Le Mariage forcé, en collaboration avec Marcel Ledun en 2002). Plus récemment, il a mis en scène L’Egisto à l’Athénée (voir nos colonnes culturelles). Il n’abandonne pas pour autant la scène et est le récitant de plusieurs spectacles et concerts théâtraux actuellement en tournée (Visionnaires, Ô Amours, Amours, guerre et paix au temps de Louis XIV, Odyssées, Beaux yeux belle bouche, Oraison).

Comment êtes-vous arrivé au théâtre ?

Interview de Jean-Denis Monory, acteur et metteur en scène.
Il faut que je commence l’histoire très tôt : je suis né en France, mais j’ai vécu avec mes parents pendant sept ans en Grèce. Ma première expérience théâtrale date de cette époque. J’avais quatre ans, à Epidaure, Les Grenouilles d’Aristophane. Je m’en souviens très bien. L’éclairage était au flambeau, en plein air, avec des masques incroyables, c’était à la fois ancien et moderne.

Ensuite j’ai vécu en Italie où j’ai découvert Jorge Donn parce que mes parents m’emmenaient beaucoup au spectacle. Et enfin, à Londres. Trois pays donc où le théâtre est important. Je ne suis arrivé en France qu’après le bac’, pour faire des études de théâtre. Avec Maurice Sarrazin, au cours Florent et à l’école Claude Mathieu. J’ai fait du théâtre et pas mal de cinéma et de télévision (j’ai même fait Avignon avec Georges Dandin en même temps que je jouais dans une série télévisée, c’était vraiment le grand écart !), puis j’ai découvert le théâtre baroque quelques années plus tard avec Eugène Green. Grâce à l’ANPE, en fait : ils cherchaient quelqu’un pour jouer un rôle à la Cartoucherie, à l’Epée de bois, dans La Place royale. C’était drôle parce que je retrouvais une façon de jouer que les comédiens anglais, italiens et même grecs connaissent encore. C’était tout un théâtre à défricher, donc très intéressant. Du coup, j’ai abandonné la télé pour les planches, sans regrets. J’ai joué dans des pièces contemporaines (cent vingt fois le roi dans L’Alouette d’Anouilh, ça marque !) et j’ai fait des choses intéressantes avec le Théâtre de l’Arc en ciel par exemple. Et il y a eu la grande et belle aventure du Bourgeois gentilhomme, bien sûr, où je me suis éclaté dans le rôle de Covielle. Ce sont des rôles qu’on n’oublie pas. Mais surtout j’ai créé une compagnie avec Geneviève Hervier qui était également comédienne et metteur en scène. Puis j’ai poursuivi tout seul lorsque Geneviève a obliqué vers un autre travail, plus en direction des enfants.


Cette compagnie, c’est la Fabrique à Théâtre ?

"Andromaque", (c) Katell Itani
"Andromaque", (c) Katell Itani
Oui. En fait, je suis surtout metteur en scène, je joue peu dans mes pièces. Enfin, de temps en temps, c’est agréable. On a créé la Fabrique en 1992 et il y a eu Les Folies françaises, Le Baron de la Crasse de Raymond Poisson, Le Médecin malgré lui, Les Femmes savantes… Le baroque a été une révélation en tant qu’acteur, d’abord, ensuite par les formations, les stages, presque tous les ans, qui m’ont permis de créer une troupe à moi. Je regrette de ne pas pouvoir les embaucher à l’année, mais ce sont toujours les mêmes : ça ne s’invente pas de jouer comme ça. Avec Benjamin Lazar, moi et ceux qui se sont greffés autour de nos deux groupes, on est peut-être une trentaine en France. Il y a aussi d’autres expériences, que je n’ai pas forcément vues. Moi, quand je monte une pièce, qu’elle soit baroque ou contemporaine, tous les détails m’intéressent, depuis les costumes jusqu’au décor.


Donc, dernière casquette, celle de metteur en scène.

Ma première expérience date de chez Claude Mathieu où j’avais monté Fando et Lys de Fernando Arrabal au sein du cours. Ça m’avait beaucoup plu (j’avais vingt-deux ans), et ça avait tellement bien marché qu’on avait fait Avignon, qu’on était allés au Québec, qu’on a eu le prix du théâtre vivant de RFI, … Il n’y a pas d’école de mise en scène, alors il faut essayer pour voir si ça marche : c’est l’art de la vie, la direction d’acteurs…


Et la mise en scène d’opéra ?

Interview de Jean-Denis Monory, acteur et metteur en scène.
J’avais déjà l’expérience lyrique de Pergolese à Prague en 2006 avec le Collegium Marianum, La Serva Padrona, que j’avais montée à la française, en jeu frontal. La musique est plutôt répétitive, alors j’avais travaillé sur la variation et la danse. Avec ce personnage muet (Lorenzo Charoy) qui à la fin essaye de chanter et n’y arrive pas. Pour L’Egisto, j’ai réussi à faire jouer les chanteurs, et j’ai déstructuré la gestuelle baroque (on connaît moins la pratique italienne de l’époque). J’ai cherché une gestuelle plus libre, plus concrète pour les serviteurs. Et un peu plus stylisée pour les nobles, tout en restant naturel. C’était un travail à la fois physique et intellectuel et psychologique : j’ai travaillé un peu à la moderne ici, ce que ne faisait pas Eugène Green, parce que je pense qu’on peut aller plus vite et plus loin, et que de toutes façons il y a trop de zones d’ombre ; on n’est pas né au XVIIe siècle ! Et toujours en le liant à la danse pour recadrer et rester dans l’ambiance baroque parce que le texte a l’écriture musicale de l’époque. Il faut rester précis et trouver l’équilibre entre les deux esthétiques.


Mais alors, cette étiquette de « théâtre baroque » est-elle toujours pertinente ?

Jean-Denis Monory (c) La Fabrique à théâtre
Jean-Denis Monory (c) La Fabrique à théâtre
Oui. Je m’appuie sur les mêmes documents qu’Eugène Green, L’Art et la manière de chanter, les traités de grammaire, les travaux de Georges Forestier, ce que me signalent les musiciens, qui sont de vrais chercheurs. Et j’échange avec Benjamin Lazar, surtout sur des détails. Quand je travaille sur d’autres projets, je vois bien que ça les nourrit. Mon travail sur Tolstoï (deux heures et demi, à deux comédiens), c’était un travail sur le corps, le regard, la frontalité. Le théâtre baroque m’a beaucoup aidé à trouver la note juste et forte à chaque fois. Et dans le baroque lui-même, j’essaye d’aller plus loin dans le jeu d’acteur, les possibilités vocales, tout. Mais je ne monte pas « du baroque », je monte « une pièce » avant tout. Ce style est intéressant, parce que le public écoute le texte comme jamais et qu’il l’entend. Andromaque a été une révélation pour beaucoup de gens qui m’en parlent encore. Et l’esthétique est belle. C’est fort et beau, pas seulement esthétique. Chaque texte aura sa propre identité, je vais m’adapter complètement. Ce que m’a appris le baroque, c’est de me couler au texte, d’être à son service et pas de poser ma patte de metteur en scène toujours de la même façon. Quand je monte Molière, Tolstoï, Anouilh, je prends des comédiens différents, je fais des choses différentes. Sauf que je garde Chantal Rousseau, la costumière !


Des critiques parfois ?

"O Amours" (c) Katell Itani
"O Amours" (c) Katell Itani
Elles sont rares. Les seules critiques viennent des gens qui ne rentrent pas dedans. Après, il peut y avoir des critiques de spécialistes, mais le public « normal » apprécie.


Quels projets alors pour la suite ?

Interview de Jean-Denis Monory, acteur et metteur en scène.
Je vais monter Les Fâcheux en 2013 avec la Fabrique à théâtre. C’est un beau projet, avec la musique et les ballets, la farce et le burlesque : comme Molière le faisait, je vais jouer les neuf fâcheux. C’est une vraie gageure pour moi, mais aussi pour les comédiens qui devront danser et pour les musiciens qui seront également partie prenante de la comédie. Il y aura un gros travail pour eux, de par cœur, et de jeu de clown, masqué (avec Patrick Pezin). Nous serons huit pour jouer vingt-cinq personnages. A la Brachetti, mais en diction ancienne ! On va aller très loin dans le côté physique, presque cirque. Le décor sera aussi modernisé, avec une ligne de fuite en miroir pour souligner la gestuelle et l’enfermement du personnage qui est bloqué par les spectateurs. Pour moi, ça a un sens dramatique… Il faut que cela soit festif, qu’on sente que les acteurs s’amusent, comme du La Bruyère parce que les personnages résonnent toujours aujourd’hui, des pipelettes aux pédants. Mais j’ai aussi des envies de contemporain, on verra…

Propos recueillis par Noémie Courtès.

Pour plus de renseignement : http://www.fabriqueatheatre.com/



Sabine Chaouche



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