Sunday, April 28th 2013
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Trois Monologues pour femme seule - N°3 - Love Zone





(c) S. Chaouche
(c) S. Chaouche
(décor : une chaise)

Samedi dernier j’étais devant mon bol de café. Les yeux plongés dans sa robe terre brûlée. L’esprit encore engourdi par le sommeil. Il était presque midi. J’étais déconnectée total de la réalité. Je ne savais même plus quel jour on était. Je marchais au ralenti. Comme une vieille pile alcaline. Me déplaçant au radar… Je me disais… que cela faisait des années que je n’avais pour seule vision de la vie qu’un sapin et un immeuble de cinq étages... Je me disais... qu’en 38 mois je n’avais… Que cela commençait à bien faire. Que si ça continuait je serais obligée de me faire pute pour avoir un minimum de… Qu’avec ma chance je me ferais baiser en beauté par un cinglé. Que chaque fois c’était la même chose avec les mecs : la dé-ban-da-de. Que je n’aimerais plus jamais. Que ça faisait trop souffrir. Que je ne sortirais plus en boîte, ni même nulle part, si c’était pour ne tomber que sur des dégénérés !... Que je n’étais pas une fille normale… Que je n’avais pas une vie normale. Que…De fil en aiguille j’en suis venue à me dire qu’il serait peut-être bon de passer une petite annonce… ou à la rigueur de… de répondre à certaines… celles qui me plairaient. Et en dernier recours, en tout dernier recours ! de m’inscrire dans une agence pour… Bien sûr je n’étais pas très emballée.

J’ai avalé d’un trait mon café. J’ai couru acheter des journaux. (la lumière s’éteint et se rallume ; tous les personnages sont endossés par la comédienne)

Lili (lunettes noires): Bonjour. J’aimerais savoir si vous avez des journaux spécialisés en… en petites annonces…
Vendeur (affable) : Oui qu’est-ce que vous recherchez ?
Lili (silence gêné) : heu…
Vendeur (perplexe) : Alors qu’est-ce que vous recherchez ? (nouveau silence gêné) Comment voulez-vous que je vous renseigne si vous ne me dites pas ce que vous voulez. Vous savez qu’il existe de nombreux journaux…
Gamine (voix fluette): Et il y a des gens qui attendent pour payer. Ma sœur elle veut son Ok magazine tout de suite !
Je me suis retournée. Je n’ai vu personne. J’ai baissé les yeux. C’était une gamine d’une dizaine d’années avec des couettes et des tâches de rousseur partout sur le visage. Je lui ai lancé un regard assassin, du genre « toi le puceron tu la mets en veilleuse où je t’écrase d’un coup de talon. » J’ai poursuivi :
Lili: En fait, je cherche…. heu... comment dire... mmm... L’objet de mes rêves…
Vendeur (d’un ton aigu) : L’objet de vos rêves ?…. Ah… Alors… (grimaçant) ça va être très compliqué pour vous…
Alors ça avance ! a glapi le moucheron qui venait de se placer à côté de moi. Je lui ai lancé un regard féroce.
Lili (en soupirant, au vendeur): Vous croyez ?
Vendeur : Bien sûr ! Il en existe des milliers sur cette planète !

Il m’avait rassurée d’un certain côté. Je me suis dit : « Si je pouvais avoir des mecs à ne plus savoir qu’en faire ! Ce serait cool d’en avoir à la pelle. »

Lili (joyeusement) : Alors donnez-moi tout ce que vous avez !
Vendeur : Vraiment ?!? vous êtes sûre ? Mais que cherchez-vous exactement ?…

« Mais comment pourrais-je savoir à l’avance à quoi va ressembler l’homme de ma vie ? » Je l’ai fixé droit dans les yeux en essayant de lui faire une transmission de pensée.

Lili : Je… je ne demande pas la lune, mais juste… la… la perle qui… (en lui faisant un clin d’œil complice) qui illuminera mon… mon corps.
Vendeur : Ah !... alors je vous conseille Joaillerie fine. Ils y a plein d’annonces. (plaisantant) Vous trouverez peut-être la perle rare qui sait! Le magasine est à votre droite, là… sur le présentoir. Vous voyez ?
J’ai soupiré. J’ai pensé : « Toi tu n’as pas dû faire l’ÉNA. Ça se voit. Encore un incompétent ! À cause de ce débile je vais être obligée de... »
Lili (soupirant): Je ne veux pas de colliers… ni de bagues… mais… juste… heu… (très rapidement et d’une toute petite voix) rencontrer un homme !
Vendeur (d’un sourire oblique) : Ah d’accord…
Gamine (en secouant la main) : Ben dis-donc, si tu prends autant de temps pour te faire un mec que t’en prends à t’acheter un journal… tu dois pas t’en faire souvent. Ma grande sœur elle change de copain toutes les semaines. Elle dit que les filles qui consultent les annonces c’est parce qu’elles sont des gros taons de la figure et des frigidaires des fesses et des seins !
Le vendeur s’est marré. J’étais verte. J’avais envie de la bouffer cette pétrelle.
Lili (tirant une des couettes de la gamine, en braillant) Et bien tu diras à ta sœur qu’elle arrête de se la péter ! Pigé ?
Gamine : Aïe ! Aïe !!! ! Pauv’ conne !
Je me suis avancée d’un pas prête à l’étrangler. J’avais les yeux qui me sortaient de la tête tellement… (geste d’énervement).
Gamine : Qu’est-ce que t’as ? Tu veux ma photo ?
Lili : T’es bien trop moche purée de carottes !
La gamine s’est soudain mise à chialer et a appelé à la rescousse une bonne femme qui venait d’entrer
Gamine: Elle me martyrise les neurones depuis 10 minutes madame… C’est une méga désaxée ! un brouillon de sorcière d’Halloween !
La cliente qui venait d’entrer et d’assister à la scène m’a jeté tout en la consolant :
— Vous n’avez pas honte de martyriser cette pauvre enfant ?
J’ai haussé les épaules. Je me suis dit : « Martyriser ! N’importe quoi ! Les gosses ! De vrais comédiens qui mériteraient qu’on leur scotche la bouche avec du sparadrap triple épaisseur ! » J’étais super énervée.
Lili (en beuglant) : Bon indiquez-moi au moins où se trouvent ces putains de journaux puisque je dois chercher moi-même ! j’ai jamais vu ça, vraiment on ne peut compter sur personne dans ce monde de merde !
Vendeur (étonné et levant le sourcil, réprimant un fou-rire) : Ok ! y a pas de lézard…
Gamine (avec empressement): C’est pas trop tôt ! J’allais prendre racine ! Et ma sœur elle veut son journal intime dans la minute qui suit.
Lili : Toi tu la boucles ou je te colle une tarte grandeur nature…
Mais enfin... surveillez votre langage ! s’est écriée l’échalas.
Gamine : C’est une empêtrée de la cervelle, ça se voit comme le nez au milieu de sa tronche de cakos, madame… Elle croit qu’elle est toute seule au monde… Elle fait attendre tout le monde et moi ma sœur Marie-Louise elle veut…
Lili (criant): Boucle-là demi-portion !… et vous aussi la grosse tourte ! Bon alors ! J’attends ! Où sont ces petites annonces !

Le type m’a montré un présentoir. J’ai foncé. Les deux dragons ont aussitôt cancané. Mais je m’en foutais, je n’avais pas que ça à faire, discuter morale et préciosité. L’heure tournait. J’ai trouvé deux revues pas mal. Rien qu’au titre ça me semblait clair : L’O Pieux Club et Vademecum. Un hebdo. Tiens c’est drôle, comme le dentifrice ai-je pensé en me marrant. Sauf qu’ici c’est pas du fluor et des plantes qui t’aident à chasser tes caries, mais des glands et des poils qui t’aident à chasser tes petits soucis.

Arrivée chez moi, je me suis allongée sur mon sofa et je me suis plongée illico dans cette littérature typique XXIe siècle. J’ai commencé par le mensuel. J’ai vite été déçue. C’était d’un banal ! À croire que c’était le même type qui passait toutes les annonces. C’était du genre « JH., cél. cherche F. 22/32 ans, aimant la vie, belle, dyna., intell., pr rel. coquine. » Je me suis dit : « Ceux-là, même pas la peine de répondre. Avec des annonces aussi chiantes, ça promet ! Comme si les mecs allaient se chercher de vieilles peaux, à tendance suicidaire, super moche de gueule, complètement zéro du cerveau, pour relation virtuelle ! »

Les trois-quarts des mecs se disaient canons. Des petites gueules d’amour. Je me suis dit : « Ils sont peut-être canons du haut et du bas mais ils doivent avoir la tête qui ne passe plus les portes tellement ils ne se prennent pas pour de la merde. Quand on est aussi craquant on ne fait pas de pub dithyrambique sur sa personne… On passe direct à l’action. On est un homme de terrain. Quand on est beau, on a du succès. C’est inévitable… À moins d’être empoté comme un manche. Ou emmanché d’un pot d’échappement percé. »

J’ai pourtant continué ma lecture:

« Amateur de vices et de pointes cherche femme à clouer sur place »,
« Fin connaisseur de forêts vierges cherche femme à débroussailler à la tondeuse électrique»,
« homme musculeux cherche femme graisseuse pour échanges épidermiques »,
« Dr. cherche patiente en chaleur pour enfiler suppositoires les nuits de pleine lune »,
« Arbre à grosses coucougnettes cherche belle plante carnivore »,
« Extra terrestre cherche cratère pour envoyer son boomerang stellaire. Clitoridienne s’abstenir ».

Mouais…

« Double flash cherche SBAB. + perforex. »,
« Calviman cherche face de clip pour spéloches. TTCC s’abstenir. »,
« Esquimeaux cherchent BAT girls pour gang-bang sucré-salé. DPVA / DPA souhaitées »,
« Croque-love cherche keuponnette à gros tcho-tcho / tchoutches pour after-eight et bouillave »,
« Kissman cherche blackie-Go pour décoller pulpe du fond »,
« Keum cherche multiprises pour jiggy-jig. Draps Total Recall. »,
« Craveur cherche fly Go pour swing au 2e trou. ASAP »,
« TTBM cherche ABDAB meuf pour jouer de la gâchette et faire des tricky trucs »,
« Keum coolos cherche godillante pour se faire loucher le cyclope et + si affinités. »

Dommage que j’avais pas le décodeur.

Entre ceux qui cherchaient des eurasiennes spécialistes des massages Thaï, des africaines à fesses bombées musclées, des femmes à méga nichons, et ceux qui voulaient des filles ouvertes à toutes positions… Rien ne me correspondait. Je m’y perdais. J’étais déroutée. En pleine décélération d’enthousiasme. C’était l’overdose. A bien y réfléchir, tout ça sonnait faux. J’ai pensé, dégoûtée : Toutes ces annonces c’est du bidon. J’ai jeté les magazines à la poubelle. J’ai eu une migraine d’enfer.

Je me suis enfilée deux cachets pour me détendre. J’ai regardé la télé le reste de la journée en buvant Cuba libre sur Cuba libre.

Le lendemain j’étais dispose. D’attaque pour prendre mon destin en main. Je me suis postée à mon bureau. J’ai sorti du papier et pris ma plus belle plume. J’ai écrit : « JF, 21 ans et quelques, brune incandescente, cheveux descendant jusqu’à la taille, yeux bleus avec du mordoré et peut-être même du vert, ressemblant légèrement à Catherine Zeta-Jones en un peu moins grande cependant mais pas mini de taille quand même, cherche JH, pas marié du tout, pas fiancé, pas divorcé, sans enfants, yeux clairs, bronzé sans UV, cheveux longs ou à la rigueur mi-longs, barbu de préférence, pas cavaleur, pas crâneur, pas emmerdeur, bien placé, bien membré s’il vous plaît ! ». Je me suis dit : « Trop long ! Beaucoup trop long... Tu n’écris pas un roman ! ».

J’ai jeté mon premier jet et recommencé l’opération de recrutement. Bon il fallait abréger: « JF, 28 ans, qui connaît par cœur les mille et une positions fatales…» Non ! non et non ! Là c’était se vanter ! J’ai poussé un soupir et j’ai repris une feuille. « JF, âge indéterminé, enfin, fluctuant, qui est à son avis très potable pour homme pas trop difficile, cherche JH… ». J’ai grimacé. Je me suis dit : C’est du grand n’importe quoi !…

Je manquais d’inspiration. D’exaltation. J’ai pensé « Faisons une pause. » J’ai été me fumer une cigarette. Puis une dizaine d’autres. Et avaler un verre de vin. Enfin… plusieurs verres de vin.

Je suis retournée à mon bureau. J’étais rassérénée. Toute gaie. Je me suis passée un petit morceau disco. J’avais le tempo qui battait dans les doigts et les jambes. Toi au moins je t’ai dans la peau ! J’avais les mots qui coulaient à flot. La plume en lévitation. En décompression. Procédons par ordre : d’abord l’âge et les qualités physiques morales, intellectuelles en guise de captatio benevolentiae, puis les désirs les plus secrets feront la narratio, je confirmerai en précisant mes conditions et ma péroraison sera destinée non pas à provoquer la plus cruelle pitié mais au contraire à insuffler une envie folle furieuse de me niquer ! (enivrée) Je riais toute seule tellement j’étais contente. J’ai marqué : « JF, 28 ans, spécialiste en ça, cherche H pour ça. T. Urgent. Pas sérieux s’abstenir ». J’étais en plein émoi scriptural ! Déflagration d’inspiration: « Moi F28 toi JH ou Hmax40, retrouve-moi jour J pour SX XXL XS & 69 ». Quel bel esprit de synthèse ! Avec ça j’allais enfin trouver l’homme de ma vie ! Pas de doute ! J’avais envie de chanter. De bondir. De m’agripper au plafond. De faire des tourbillons dans un siphon. J’avais des ressorts dans la tête qui me secouaient. Qui tressautaient. Qui faisaient du toboggan. J’étais en déflexion. En pure défloraison mentale ! Je me suis applaudie.

J’ai passé l’après midi à me déchaîner sur des musiques funky. À me désarticuler devant ma porte fenêtre. J’étais bien. Je pétais la forme. Les murs dansaient. Les meubles m’accompagnaient en tapant du pied. C’était formidable. J’étais en communion avec les éléments. En plein come-back hippy. J’embrassais le cosmos tout entier. C’était la Révélation, l'instance auctoriale de l’année ! C’était l’adoration perpétuelle ! Proust qui avait couru à ma rencontre… Sans ombrage. Dans son plus simple appareil ! Sans transcodage. Sans bidouillage. C’était comme une apparition. Il m’avait ouvert les bras de sa plume supranaturelle.

Le lendemain quand le réveil a sonné pour aller travailler, j’avais encore le rythme disco qui me tapait dans le cerveau.

Je suis sortie de mon duvet. Le cœur me levait. J’étais empesée. Rouillée. Comme si mon horloge interne s’était déréglée. J’ai préparé mon café. Serré. Mon cahier et mon précieux papier. J’ai ressorti l’O Pieux Club de la corbeille. J’ai découpé le coupon à annonces. J’ai recopié mon message subliminal et l’adresse où l’envoyer. J’ai regardé ma montre. A la bourre ! J’ai enfilé mon manteau en quatrième vitesse et pris mon cartable. Et hop au collège illico presto.

Le lundi c’était les deux 5e assorties des 3e. Tout pour bien démarrer la journée. Six heures de cours à se taper.

Les deux premières heures… calmes. Fort heureusement. J’ai commencé par une dictée. Simple. Petite lecture… ramasser les copies. Pas de quoi en faire un drame professionnel. De toutes manières les gamins pionçaient à moitié. Comme tous les lundis matin. Ensuite, de 11h à 13h, ce fut beaucoup moins funny. C’était la 5e contestataire. Celle qui se croit en pleine assemblée consultative. En pleins débats anarchiques. J’avais préparé une leçon sur Pagnol. Rien à faire ! Pagnol ne passait pas. Ils voulaient voter pour élire l’auteur à étudier et apprendre à slamer. On se serait cru dans un poulailler. J’ai poussé une gueulante et je les ai menacés de leur faire le coup des notes volantes : le premier qui parle récolte un zéro, si quelqu’un le remplace, c’est à lui qu’advient la bulle pointée, et ainsi de suite. Le zéro voyage pendant les deux heures de tête en tête, ou plutôt de bouche en bouche. À la fin de l’heure c’est le dernier qui a parlé qui l’a.

Un gosse m’a supplié (tous les personnages sont endossés par la comédienne):
Gosse 1 : Arrêtez de nous faire du lobbying madame !
Gosse 2 : Ouais m’dame. Nous mettez pas la pression du lundi… Trop dur !
Gosse 3 : Votre truc il nous fout les miquettes !

L’ombre du zéro volatile, planant sur les têtes fébriles comme un couperet de guillotine prêt à décapiter les moyennes trimestrielles, a eu un effet très dissuasif. J’ai eu droit à une séance consensuelle. Sans conciliabules. Plus de démêlés cursifs.

Le midi je suis allée à la cantine. J’ai croisé Laurent Pélissier. Chaque fois que je vois ce prof d’histoire j’ai envie de me jeter sur lui. Pourquoi faut-il que les mecs mignons soient tous mariés ? Je suis allée m’installer près d’une baie vitrée. Et j’ai repensé à mon annonce. J’avais hâte d’en avoir fini avec les cours. J’ai discuté avec quelques collègues sans intérêt. Elles me barbaient à me parler sans arrêt de leurs mioches… De leur vie sentimentale peinarde. De leurs petites escapades du week-end. J’en avais par-dessus la tête. Alors je me suis levée et j’ai dit que je devais y aller. Elles m’avaient coupé l’appétit avec leur existence à la together night and day.

Je me suis rendue dans la classe sans crochet par la salle des profs. Ras le bol ! J’étais en voie d’extinction. De pétage interne. De méga tachycardie. Je me disais : « Mais comment ont-elles fait ? On dirait des tringles habillées avec des fringues qui datent de Jésus Christ ! Elles ne ressemblent à rien ! Ce n’est pas juste ! vraiment mais qu’est-ce que je fous là ! Je sens que je vais boguer un de ces quatre dans ce bahut de merde ! ».

Autant dire que je n’étais pas très d’aplomb pour le cours de 14h00. Je devais improviser sur les Jeux de l’amour et du hasard avec mes 3e. La 3e infernale. Dès qu’ils sont entrés, j’ai senti que ça allait être la giga prise de tête. Ils étaient déjà tous surexcités. Le cours à peine commencé, j’ai eu droit à une avalanche de protestations : (au début, tous les personnages sont endossés par la comédienne)

Elève 1 : Et madame Marivaux, on s’en branle. Les mecs…
Lili : Les protagonistes…
Elève 2 : Ouais les types, enfin les protagonistes ils sont même pas foutus de conclure après la première vue. C’est trop naze votre pièce…
Lili : S’ils concluaient ils n’y aurait pas de pièce. Il y a mariage mais il est retardé. C’est là tout l’art du dramaturge. En fait, Marivaux a créé une comédie, empruntée au schéma italien avec une intrigue…
Elève 3 : C’est trop mou madame ! Moi Silvia je te la ramonerais en un clin d’œil !
Lili : Pas de vulgarité dans ce cours !
Elève 4 : Ils sont à la masse avec leurs discours d’entretien de la flamme !
Lili : Je vous ferais remarquer que les amants au XVIIIe siècle se font la cour dans un premier temps, puis se marient et enfin passent aux choses sérieuses…
Elève 2 : Qu’est-ce que c’est que ce délire madame ! Ils se déguisent en larbins pour draguer ! Moi je me ferais classe.
Elève 5 : Dans le genre Beautiful people. Mafieuses, costard Calvin Klein, pesetas, et charrette genre Benz. Faut être un mec qui en jette...
Lili : Ecoutez…
Elève 2 : Ouais pas une lavette de domestique. C’est vraiment ouf c’te pièce !

Ils m’épuisaient avec leurs remarques incessantes.

Elève : 5 : Maintenant les nanas elles passent direct au pieu. C’est comme ça que ça se passe madame…
Lili : Peut-être mais…
Elève 5 : Ouais, moi les meufs je te les assaisonne sans les gratiner deux heures de time...
Lili : Mais qu’est-ce que…
Elève 5 : …Surtout quand je vois qu’elles sont on-line d’entrée comme toi Célia. Hein qu’est-ce que t’en penses ?
Lili (exaspérée) : Vos commentaires perso. et vos opérations dragues vous les réservez pour plus tard. Nous nous occupons pour le moment de la scène 9 de l’acte II. Qui veut lire ?

Voix-off Elève 6 (criant): Madame, Ludo il a lâché un glissando. Putain t’es crad. comme mec toi ! D’où tu sors ?
Voix-off Elève 1 : Qu’est-ce que t’as bouffé ? Ça schlingue !
Lili (en s’éventant le visage): Silence !
Voix-off Elève 3 : Ben alors on lit ou on lit pas !
Lili : Salima va…
Voix-off : Elève 1 : Madame, ça empeste les vapeurs de ses intestins !
Lili : Bon alors ouvrez les fenêtres qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ! Bon ! Qu’est-ce que je disais… Marivaux, disais-je donc, a créé une comédie avec des personnages types, issus de la Commedia dell’arte. Ainsi…
Voix-off : Elève 3 : Je croyais qu’on devait lire !
Lili : Oui mais…
Voix-off Elève 7 : De toutes façons on s’en tape de Marivaux !
Voix-off : Elève 5 : Ouais madame ! C’est grave nullissime Marivaux. C’est trop trop chiant madame, je vous jure. Ça fait deux semaines qu’on se tape du Marivaux à reculons…
Lili : Ah oui ? Alors expliquez-moi pourquoi.

(Lili allant s’asseoir) J’avais envie de tous les envoyer promener et de rentrer chez moi me coucher.
Elève 4 : Madame je suis trop raccord sur ce plan ! Votre truc c’est avant-garage ! Ultra périmé de sens !
Voix-off : Elève 8 : Moi je kiffe Marivaux ! Madame vous êtes trop gentille avec ces bâtards…
Lili (lasse) : Ah enfin quelqu’un de sensé !
Voix-off : Elève 5: Claque ta pine mazebrouffe !
Voix-off : Elève 2 : Lèche optimale avec la prof !
Voix-off : Elève 8 : Oh toi ça va le cracheur de fiante !
Lili : Du calme !
Voix-off : Elève 8 : Madame les écoutez pas ces têtards de comédie…
Voix-off : Elève 2 : Oh la la ! Bonjour l’hypocritos ! Et une petite couche de lustrage en plus !
Lili : Mais c’est fini oui !!!
(se levant et descendant le plateau)
Voix-off Elève 5 : Tu fais ton dégagement où je te crossoverise par la fenêtre…
Voix-off Elève 8 : Oh toi le pia-piater, tu me satures la tête avec tes conneries…
Voix-off Elève 6 : C’est le kludge ici !
Lili : Silence vous deux !! Mais qu’est-ce que vous…
Voix-off Elève 5 : Répète un peu ? Espèce de fast-foutre !
Voix-off Elève 8 : Et toi face de flop !
Voix-off Elève 5 : Tu fais ton happy end ou je te frite la gueule!!!
Voix-off Elève 8 : Oh ! Chelaouam !!
Lili (criant et accourant): Ça suffit !!! On n’est pas sur un ring ici !
Voix-off Elève 3 : Oh la méga baston !
Voix-off Elève 4 : C’est bubble-gum de poings !

J’ai essayé de les séparer. Les coups pleuvaient. Les autres arbitraient. Comptabilisaient les points. Je faisais le coussin tampon entre les deux. Je les repoussais. J’étais prise en sandwich. Je braillais. Ils hurlaient de plus belle. Soudain je n’ai rien compris à part que je lâchais prise, que je m’envolais. Puis des voix lointaines.
Elève 1 : Merde t’as eu la prof par KO !
Elève 4 : Ouais Oh la la ! La prof est dans le cirage complet ! tu lui as overtiré le portrait !
Elève 6 : Bingo mon pote ! T’es bon pour l’exclusion…t’as vraiment lâché les élastiques !

Un quart d’heure après j’ai ouvert les yeux. J’ai reconnu l’infirmerie à son odeur de produits de chiottes. Délégué de classe, deux élèves, le principal et l’infirmière. Ils me scrutaient. M’étudiaient avec une extrême attention. Penchés. Les yeux plissés, attendant que je m’exprime sur la question de mon état cérébral. Qu’est-ce… passé ? J’avais la mâchoire comme du carton pâte.

(tous les personnages sont endossés par la comédienne)
Principal : Vous avez eu, semble-t-il, un malaise. Vous vous êtes, paraît-il, évanouie en tombant sur le coin de votre bureau…
Lili : Mais… comm… arrivée là… ici…
Principal : Moi-même ainsi que Laurent Pélissier vous avons transportée jusqu’ici.
Avoir été pelotée un tant soit peu par Laurent ? trop génial… Par le Principal ? Franchement… là… beaucoup moins. L’idée que ses grosses mains moites et visqueuses aient frôlé mes… ça me déplaisait franchement.
Principal : Comment vous sentez-vous ?
Lili : Co…mateuse…
Principal : Bon. Vous allez prendre quelques jours de repos. Mme Bellot va vous reconduire chez vous.

Lendemain j’avais la mâchoire encore endolorie. J’ai réfléchi à ce qu’avaient dit les gosses. Au fond c’est vrai que l’amour était sur la touche en ce moment. Bazardé de tous les côtés. Que l’amour c’était la zone. Un no man’s land où il fallait surfer sur une vibe. Que l’amour c’était une question d’approche. Je me suis dit que Marivaux c’était de la daube. Des enfantillages d’écrivain.

Le médecin est passé dans la matinée. 5 jours d’arrêt. Le pied !

L’après-midi je suis allée poster ma lettre. In Challah ! Pour parfaire le tout j’ai surfé le reste de la journée sur le web. J’ai laissé des annonces partout sur les forums de rencontres. J’ai tchatché en live. Au début j’avais du mal avec mon pseudo. J’avais opté pour Coralie. Mais ça ne marchait pas. Les minutes défilaient. Alors j’ai voulu optimisé mon forfait. J’ai changé du tout au tout. J’ai changé de style. J’ai opté pour des formules stimulantes et un nouveau pseudo. J’ai pris Pipe-Line. D’un seul coup les messages se sont multipliés. C’était la méga affluence sur mon espace électromagnétique. Je cartonnais. Les mecs me disaient que j’étais hyper stimulisante. A star is born ai-je pensé ! Peut-être que je devrais me reconvertir dans le X. C’était drôle. Je m’éclatais avec vingt personnes différentes en même temps. C’était trash. Délirant. On était proche de l’hystérie collective. J’étais d’humeur à aimer. À me diffuser par milliers. À over-baiser la terre entière.

Le soir, lessivée. Vidée. J’ai filé me coucher. Quand j’ai émergé le matin suivant. J’avais les yeux tannés. La cervelle essorée. La verve en berne.

Je me suis dit : « Le web, c’est cool et tripant mais il ne faut pas abuser… se ruiner la santé… Pourquoi ne pas essayer une agence spécialisée... en attendant… ». J’ai feuilleté les pages jaunes. J’ai repéré quelques adresses. Finalement j’ai choisi l’agence Love machine. Le nom m’a plu. Ça sentait le swingue. J’ai passé un coup de fil pour demander des renseignements. Je devais juste me présenter avec deux photos 13 x 18, remplir un formulaire et passer un entretien individuel avec la directrice de l’agence. J’ai pris rendez-vous pour le lendemain. Je ne pensais plus ni à mes 5e ni à mes 3e. Je suis allée faire mes clichés l’après-midi. J’ai passé deux heures à me maquiller. À tenter de gommer ma joue gonflée. À me styler les yeux et les lèvres. Je voulais avoir l’air star sur le petit écran du photomaton. J’ai mis un tee-shirt sexy très décolleté. Arrivée devant l’attrape face, j’ai réglé le siège. Je me suis recoiffée. J’ai pris mon plus beau sourire. J’ai glissé les pièces dans la petite fente. La séance de photos a commencé.

Développées, je les ai regardées.

Sur le premier mini-portrait, j’avais les yeux fermés. J’étais atrocement bouffie d’un côté. Sur le second, c’était un peu mieux, j’avais au moins un oeil opérationnel qui avait repéré l’objectif. Mais je ressemblais toujours à un hamster. Sur le troisième c’était encore pire : je grimaçais. J’ai dû me résoudre à l’évidence : soit je faisais les photos avec des lunettes de soleil, ou je les faisais complètement de profil…. Ou alors de face mais en cachant la partie tuméfiée de mon visage et en me servant de mes cheveux... J’ai choisi la dernière solution. De toutes façons je n’avais pas sur moi mes lunettes fumées. J’ai encore attendu dix minutes. Lorsqu’elles sont sorties J’ai regardé. J’étais à peu près bien du visage. Certes je souriais. Mais j’avais l’air carrément space. À cause des cheveux. C’était genre cache-col enrubanné autour du cou. Avec l’échancrure du petit haut et la peau cela faisait strates. (au public) Je me suis dit : « tant pis ! ».

Je suis retournée chez moi pour me préparer psychologiquement à mon rendez-vous. Je me suis mis un kilo de glace sur le visage et j’ai avalé mes anti-inflammatoires. Mes anti-migraineux. J’ai doublé la dose. Histoire d’accélérer les choses. Je me suis allongée sur le canapé. Je n’ai même pas eu le temps de cogiter. Je suis tombée direct dans les bras de Morphée. J’ai dormi comme un bébé. Enfin, presque. J’ai été réveillée brutalement par une horrible sensation. Je rêvais que je me noyais dans une piscine publique. Cet idiot de Laurent Pélissier venait de me chiper les deux pièces de mon maillot bain et refusait de me les rendre. J’appelais à l’aide. Le Principal se pointait alors et me jetait une perche. Je n’arrivais pas à la saisir. Je la voyais s’approcher. Je tendais les bras. Mais j’étais aspirée vers le fond. Je battais des pieds et des mains pour avancer. Sans succès. Je pataugeais. Je surnageais. Je m’enfonçais. Je buvais la tasse. Je remontais à la surface. Puis je coulais à pic. J’étouffais. J’ai ouvert les yeux en hurlant. Je me suis redressée, dégoulinant de sueur, tripée jusqu’à la moelle, suffocant d’angoisse. Le sac en plastique qui contenait les glaçons fondus avait percé. Je suis allée me sécher et je me suis glissée derechef dans mon lit où j’ai repris mon rythme de croisière. Lorsque j’ai ouvert les yeux, treize heures s’étaient écoulées.

On était jeudi. J’avais rendez-vous à 16h30. J’ai pris tout mon temps devant le miroir. Je voulais être parfaite. Je me sentais mieux rien qu’en voyant ce reflet neuf de ma personnalité. Je suis arrivée en avance à l’agence. J’étais fiévreuse. Nerveuse. Comme si j’allais passer à nouveau l’oral du bac. J’ai sonné. Une jeune femme d’allure stricte m’a ouvert en me faisant un sourire jusqu’aux oreilles. Si vous voulez me suivre. Je lui ai indiqué qui j’étais. Patientez-là je vous pris. Madame Georges va vous recevoir dans un instant. Je suis entrée dans la salle d’attente. Un homme dégarni était assis. Penché en avant. Je ne sais pas ce qu’il avait. Il étudiait consciencieusement ses chaussures vernies. Il a relevé la tête et m’a saluée. J’ai marqué un temps d’arrêt. Bon dieu qu’il était laid ! C’était à faire pâlir d’horreur tellement il était vilain. Et si maigrichon ! Il faisait pitié ! Je lui ai fait un signe de tête histoire d’être aimable.
Une vraie terrible erreur de la nature.

Dix minutes de silence après il a rompu la glace.

(tous les personnages sont endossés par la comédienne qui prend la chaise, et s’assoit)
Homme : Vous venez pour trouver un mari ?
Lili : Heu oui ! (à elle-même) J'ai pensé: il ne songe tout de même pas à…
Homme : Moi je cherche une femme. Pour une relation…
Lili (mal à l’aise) : Ah oui vraiment ?
Homme : Oui. Parce que je viens de divorcer.
Lili : Ah bon ?
Et moi qui pensais que ça ne devait pas être rose tous les jours pour lui de vivre avec la tête de Frankenstein. Qu’il devait être vieux garçon.
Homme : Oui. Et vous ?
Lili : Moi ?
Homme : Vous êtes divorcée ?
Lili : Non.
Homme : Vous savez pourquoi j’ai divorcé après vingt ans de mariage ?
Lili : Non !
Comment aurais-je pu le savoir bon sang de bonsoir ! Quelle question idiote !
Il s’est mis alors à me raconter sa vie de long en large.
Homme : Ma femme me battait figurez-vous. Oui parfaitement. Elle me harcelait à la maison.
Lili : Vraiment ?
(se relevant)
Homme : Elle me tabassait presque tous les jours. J’avais des bleus partout sur le corps. Martine, c’était une femme bien portante. Forte. 115 kg. À grande gueule. Un paquet de nerfs. Avec des mains larges comme des battoirs. Quand elle mettait une claque dans la figure, autant dire que je voyais les trente six chandelles danser autour de moi. Elle aimait me rabaisser devant les gosses. C’était l’enfer. Quand je ne voulais pas lui obéir, elle m’enfermait dans le placard. Un jour que j’avais faim, je me suis servi dans le frigo. Elle s’en est aperçue. Aussitôt ça a été la crise. Elle m’a ligoté sur une chaise, devant le frigo ouvert. Je suis resté là trois heures d’affilées. Jusqu’à l’heure du dîner. Elle m’a dit : « Tiens ça fera du bien un peu d’air frais. Ça va te ramener à la réalité. » Ah je vous jure, pas moyen de respirer un instant. Je travaillais mais le soir, quand je rentrais, dès que je franchissais le seuil de la porte, c’était aussitôt la corvée de ménage. Pendant ce temps-là madame lisait des magazines affalée sur le canapé et s’empiffrait de chips. Les gamins de l’immeuble l’avaient surnommée « la patate de sofa ».

J’étais complètement démoralisée par cette histoire. J’ai fini par me dire qu’effectivement j’avais eu une chance incroyable de ne pas me marier. Que je devais bénir le ciel d’être encore célibataire ! Qu’il faudrait déjà un peu profiter de la vie avant de laisser quiconque m’attacher devant un frigo.

Lorsque la directrice m’a fait pénétrer dans son bureau autant dire que je n’étais plus très motivée. Je tirais une tête d’enterrement. Elle m’a dit qu’elle me comprenait. Qu’on allait remédier à ça très vite. Je lui ai répondu que j’hésitais à avoir un petit ami, à me marier. Elle a paru étonnée. Mais ne s’est pas démontée. Elle m’a expliqué la procédure à suivre. Elle m’a assuré que les informations seraient entrées dans l’ordinateur qui se chargerait de trouver l’homme idéal pour moi. Que ce n’était qu’une question d’équivalence. De correspondance. De base de données. Que l’amour c’était mathématique. Carré. Synthétique. Que je n’aurais plus besoin de chercher. Qu’on me fixerait les rendez-vous. Et que si l’élu ne me plaisait pas qu’on recommencerait l’opération. Plusieurs fois si nécessaire. Que je finirais bien par me caser. Que ce n’était qu’une affaire de temps.

Mais aussi d’argent.

Je lui ai rétorqué que si elle était incapable de me garantir que j’allais trouver le top du top dès le premier coup, ça voulait donc dire que son agence n’était pas fiable. Et moi je voulais du 100%. Pas du possible ou du probable mais du sûr et certain. Alors je lui ai annoncé que j’allais réfléchir. Qu'au fond je préférais rester seule. Elle a pincé les lèvres. Je lui ai serré la main et j’ai tourné les talons.

Bye bye love zone ! Hello liberté chérie !

Sabine Chaouche



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