Monday, April 1st 2013
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Trois Monologues pour femme seule - N°1 - Motivation Zéro





(c) Sabine Chaouche
(c) Sabine Chaouche
Décor nu ; accessoires : une chaise, un bureau, un téléphone au centre, un alignement de chaises côté jardin
Lili entre ; tenue de ville, simple et chic


L’autre jour, j’étais derrière mon guichet accueil à la sécu. Je m’emmerdais ferme. J’attendais que le temps passe. C’était une journée calme. Morne. Une journée d’automne. Pourtant c’était le début de l’été. Enfin… le temps est si détraqué… Les nuages gris plombaient le ciel... Mon corps sur la chaise... Je n’avais même pas le courage de me lever pour aller faire ma pause. J’étais…… J’avais envie de rien foutre. Mais alors strictement rien. Je n’arrêtais pas de soupirer, les yeux fixes, perdus dans le vague, me répétant : « je suis une fatiguée de la vie, ça fait quinze plombes que je dors en compagnie de mon doudou. J’ai mal partout » Je n’arrêtais pas d’avoir ce refrain dans la tête.

Lili s’asseoit à son bureau, la lumière baisse progressivement ; elle sera de plus en plus fatiguée
Voix off d’après la chanson de MC Solaar : Bouge de là, ta ta ta, Bouge de là… Bouge de là, ta ta ta, Bouge de là !!!
Lili : Ouais… J’y penserais à l’avenir…
Voix off : Bouge de là, la la la, Bou-bou-bou-bou-bouge de là…
Lili : Si j’ai le temps…
Voix off : Bouge de là, ta ta ta, Bouge de là…
Lili : Ouais, minute !
Voix off : Bouge de là, la la la, Bou-bou-bou-bou-bouge de là…
Lili : Change de disque ! j’ai le cerveau ramolli.
Voix off : Bouge de là. Bou-bou-bou-bou-bouge de là, papapa, let’s go !
Lili : Pas aujourd’hui…
Voix off : Bouge de là… Décolle-toi !
Lili : Lâche-moi… Je suis pas en synergie…
Voix off : Bouge de là, tatata, Bouge de là…
Lili : J’ai pas envie… je suis bien où je suis…
Voix off : Mademoiselle, quelle est la capitale de Tamalou ?
Lili : Je sais pas…
Voix off : Dommage… Allez, un petit effort…
Lili : Ah non, c’est abuser…
Voix off : C’est simple…La capitale de Tamalou c’est Jébobola !
Lili d’une voix morne : Ah ah ah…très drôle…
Voix off : Pince Mi et Pince Moi sont dans un bateau. Pince Mi tombe à l’eau. Qu’est-ce qu’il reste ?
Lili : J’ai pas envie de cogiter… Je suis claquée… la lumière s’éteint brusquement Aïe !
Lumière ; Le visage de Lili vient de heurter le bureau ; Lili se redresse ; regarde autour d’elle vitement pour vérifier que personne ne l’observe; elle se relève et arpente la scène, la lumière change, plus forte
Personne en vue. Pas de grandes oreilles… Pas de regards indiscrets... Pas d’assurés ? Super !

au public Enfin pas si super que ça… J’aurais voulu téter mon doudou. Faire la sieste. M’allonger un peu pour me reposer… Me coller la tête dans l’oreiller. J’avais bien quelques dossiers à traiter. Mais je me suis dit : « ça n’est pas pressé, ils attendront, je suis trop crevée ».

Pendant que mes collègues tapaient comme des dingues sur leur ordinateur, enregistrant dossiers sur dossiers, je somnolais à moitié. J’étais bercée par les bruits de fond, les éclats de voix, les papiers froissés, les talons frappant le sol. C’était soft comme ambiance... C’était anesthésiant. Mes yeux s’engourdissaient. Par moment se fermaient tout seuls. Mes paupières papillonnaient. J’avais vraiment du mal à rester concentrée. Ma tête penchait. Dodelinait de temps en temps. Je ne savais plus quoi faire de cette tête ! Je la roulais. La passant tantôt dans une main… tantôt dans l’autre... Je me sentais partir... Je ne parvenais plus à maintenir le cap. Alors je baillais pour me réveiller. Puis je re baillais. Sans arrêt. Je commençais à avoir l’esprit sérieusement englué dans le coton... changement de lumière

Voix off (tonitruante) : Alors mademoiselle Duplancton on s’endort sur ses lauriers ?
Lili (sursaute, jette des regards affolés autour d’elle) : Hein ? Quoi ?

(au public) Mais où était l’assuré ? Je me suis dit : « J’ai dû rêver. Je suis tellement lessivée en ce moment… Je devrais faire une cure de sommeil pour me recharger les batteries. » Alors j’ai replongé dans ma bulle soporifique, les yeux à demi-clos, les coudes sur le bureau, la tête dans les mains.

Voix off : Mademoiselle Duplancton ? Mademoiselle Duplancton m’entendez-vous !…
Lili (peu rassurée) : Oui…
J’ai pensé : « Voilà que j’entends des voix. Je parie que c’est un ange ! À la sécu ? Bon dieu qu’est-ce qu’il me veut ! »
(Lili fait mine de chercher autour d’elle, inspecte l’espace attente et rôde autour des chaises, se penche)
Lili (toujours penchée) : Rien ! (piteusement) Mais où êtes-vous ?
Voix-off : Mademoiselle Duplancton ! Que faites-vous dans cette position… hum… pour le moins… intéressante ?
(Lili saisie, transie des pieds à la tête). J’ai pensé : « Je nage en plein surnaturel ! En pleine high-tech ! Garde ton sang-froid. Keep cool girl ! »

(Lili étudie scrupuleusement les chaises, scrute le plafond). (au public) « Rien à signaler ! Pas de caméra ! Ni de micro caméra ! »

Voix off : Mlle Duplancton je vous ai à l’œil…
Lili : Mais…
(Lili blême, harassée par ses travaux de recherche, soupirant. À court d’idées).
Lili : Mais qui est-ce ?
Voix-off : Moi !
Lili : Qui moi ? Gabriel ?
Voix-off : Non… Jean-Louis
Lili (étonnée) : Jean-Louis ?…

(au public) Je tremblais. Je me suis dit : « Drôle de nom pour un ange ! Oh ! et si c’était un esprit malin ? C’est lui qui a dû s’insinuer dans mon esprit avec ces questions idiotes, ces Pince mi pince moi ! c’est ça ! Il me testait !… Bon sang il va vouloir faire un deal pour me délester de mon âme ! Il sait que je n’ai pas… depuis un bail… Mon dieu il va tchatcher ! M’embobiner !…» J’étais au bord de la décomposition. Du gouffre. Je le voyais déjà jouant aux fléchettes avec mon corps. Me capturant. Me traînant par les cheveux jusqu’aux enfers. Me jetant sur un lit de ronces. M’enfourchant de sa grosse queue rouge vif. Me léchant avec sa langue de serpent. Voluptueusement. C’était insoutenable alors j’ai abdiqué :
Lili : Venez vite ! Je veux un homme ! un vrai de vrai !
Voix-off : J’accours ! je vole Mlle Duplancton !
Lili : Vous allez vous matérialiser ?
Voix-off : Je suis là Mademoiselle Duplancton…
Lili : Où, où, où ? Vous ne m’apparaissez pas…
Voix-off : Juste derrière vous Mademoiselle Duplancton !

(au public) Je me suis retournée. Le chef de service ? Il était là, planqué derrière mon bureau ! Derrière le panneau d’affichage ! Avec juste la tête et les doigts qui dépassaient. J’ai pensé : « Mais c’est qu’il m’espionnait, ce taré ! »

(faisant un grand sourire à la ultra brite en se passant la main dans le cheveux) :
Lili : Je suis à vous tout de suite !
Voix-off : Ha ha… Mais très bien… et si on passait dans mon bureau alors ? Ah ah ah !
(se raclant la gorge). Mais trêve de plaisanterie ! Nous ne sommes pas ici pour… Cela ! enfin… badiner ! (d’un air sérieux). Je vois que vous vous la coulez douce en ce moment ?
Lili : Je méditais…mmm… à mes dossiers.
Voix-off : Vous n’êtes pas ici pour être dans les nuages mais pour travailler !
Lili : Mais !
Voix-off : Productivité ! s’il vous plaît !
Lili (comme si on lui avait pincé la joue) : Je ne suis pas une staka…
(changement de lumière)
Voix-off (braillant comme un putois): Shut up please !
Lili (joué): Laissez-moi… aïe ouille !... je… aïe ! vous me aïe ! faites mal ! (faisant mine de le repousser et de le regarder méchamment)

(au public) Mince alors ! il m’avait totalement réveillée ! Et j’ai horreur qu’on me réveille brutalement… Je me suis dit : « il est pas net ce mec... les psy., ça existe ! Maintenant je vais être de mauvais poil toute la journée ! Qu’est-ce qu’il est fatigant ! Il m’éreinte ce type comme c’est pas permis ! Je ne suis pas une machine. » (Lili se frottant la joue) J’ai voulu lui exprimer ma détresse. Mes coups de pompe successifs :

Lili : Je suis cassée… toute cassée de l’intérieur. Vermoulue même ! Je suis en phase terminale ! J’ai trop envie de …
Voix-off (beuglant) : Alors allez à l’hôpital vous faire soigner ! Il existe des spécialistes pour ce genre de… déviance !
Lili (marmonnant) : Elle est bien bonne celle-là !
Voix-off (doucereuse): Vous aussi vous êtes bien bonne !…

(elle va s’asseoir)
Il s’est approché. A tendu le cou. La lèvre pendante. Les yeux brillants. Il a posé la main sur mon bras en serrant. En le malaxant intensément. J’étais tendue comme une arbalète. (Lili se raidissant encore plus et battant furieusement des paupières, retenant son souffle). Mais il continuait. Remontant sa main de fer le long de mon bras. Plongeant son regard dans le mien. Cherchant à me pénétrer. À s’introduire profondément en mon esprit. (Lili relâchant son corps et s’adressant au public) J’étais sur le qui-vive. La pomme d’Adam faisant des allers et retours dans la gorge. J’avais les entrailles déchirées. Qui faisaient du trapèze sans filet. J’étais comme un renégat attendant son exécution. (Lili grimaçant) Je pouvais voir ses cheveux gras. Son visage de près. (avec un air de dégoût) Quelle peau abîmée ! Il avait dû avoir pas mal d’acné ce dégénéré... Il était si proche. Si moche ! Si haletant. Le visage couvert de sueur. J’ai commencé à over-stresser. À être dépareillée. Le cœur palpitant d’angoisse. Une boule de pétanque coincée en travers de la gorge. (se raidissant à nouveau et détournant les yeux). Je pouvais maintenant sentir son souffle près de mon oreille. (Lili détournant la tête avec des hauts le cœur). D’un seul coup il s’est redressé. Il a arrangé sa cravate.

Voix-off (pleine de mansuétude) : Qu’est-ce que cela veut dire mademoiselle Duplancton ?
Lili : Rien…
Voix-off : On se rebiffe ?
Lili : Non…
Voix-off : Regardez-moi…
Lili : C’est que…
Voix-off : Regardez-moi !
(Lili silencieuse)…
Voix-off : Encore !
Lili : Je ne peux…
(au public) Il m’a attrapé le menton.
Voix-off : Mais regardez-moi à la fin ! Ne faites pas votre mijaurée ! Ecoutez-moi ! Je sais… oui je sais que vous crevez de… que vous avez envie de…
Lili (luttant) : Je ne… je suis… je vais… aaah !
Voix-off : Que se passe-t-il ?
Lili : Je ne me sens… pas bien. Je vais succomber…
(Lili prenant sa respiration et se mettant en apné)
Voix-off : Oui, succombez ! c’est votre chef qui vous le demande !
Lili (à bout de souffle): Je vais m’ééévaaanouir... heugh…
Voix-off : Ne vous inquiétez pas… Je vous ferai du bouche à bouche ! J’ai mon brevet de secouriste… hi hi hi ! Vous voyez ? pfff… pfff… pfff…
(comme si on lui souffletait sur le visage). (Lili plaintive) Vous êtes malade ?
Voix-off (étonnée) : Moi ? Pas du tout ! je suis en pleine forme ! De haut en bas et de bas en haut Mlle Duplancton ! Mais si je ne m’abuse, c’est vous qui sembliez ces jours-ci avoir une petite baisse de tonus …
(Lili les larmes aux yeux. Au public). Un vrai supplice. (rageuse) J’aurais voulu lui tendre un bonbon à la menthe. Le désinfecter à la bombe lacrimo. Lui brosser ses dents jaune d’œuf avec de l’eau de javel. Lui faire un lavement complet !
— Lili (d’un ton pitoyable) : C’est inteeenaaable… Je vais… je vais… mououourir…

Il s’est exclamé en me tapotant sur le visage avec ses deux mains. ― Ah ! Un petit vertige... « Vertiges de l’amour… » ! ce n’est qu’un petit malaise passager. Respirez. Cela va vous faire du bien. ― Il voulait m’achever ou quoi ? Il m’a lâché. Enfin ! Puis il s’est reculé pour me regarder. J’en ai profité pour aspirer un grand bol d’air. Je me suis reculée mais il s’est à nouveau penché vers moi.

Voix-off : Voilà de plus près. Les yeux dans les yeux. C’est beaucoup mieux de se dire les choses en face vous ne croyez pas ?
Lili : Nnnon.
Voix-off : Non ? Ah bon pourquoi ?
Lili : Paaarrce que.
Voix-off : Parce quoi ?
Lili : Paaarce que…
Voix-off : Précisez donc votre pensée !
Lili (geignant d’une voix lamentable) : Paaarce que je vais vooomir...
Voix-off (en riant): Ah si ce n’est que ça ! Si nous discutions en tête à tête... pour mieux nous connaître... Ce soir, après le travail, dans mon bureau. Hein, ça vous dirait ?
Lili : Je vous juuure que je vais m’évannnouiiir si vous continuuuez...
Voix-off : Allons Mlle Duplancton ! Inutile de se mettre dans cet état ! Ne soyez pas si émotive ! Tout le monde y passe un jour ou l’autre… dans mon bureau...
Lili : Ha heugh… ...
Voix-off : Vous verrez je vous apprendrai la discipline. Je vous dresserai. Je lui apprendrai à ce petit cul à se montrer docile… à cette fleur brune… à respecter la notion de hiérarchie. Je la laperai si vous voulez…
Lili (hurlant et donnant un brusque coup de tête en arrière) : Arrêtez ! Vooous me dooonnnnnez envie de geeerber !
(se relevant) J’ai perdu l’équilibre. Ma chaise a basculé. Je me suis retrouvée par terre à humer avec délice la moquette. À sniffer la poussière. Bon dieu que ça faisait du bien ! Il s’est cabré puis il a repris :
Voix-off (très sèchement) Je vous le dis et que cela soit clair entre nous ! Vous n’êtes pas ici pour vous LA COULER DOUCE !
Lili : Mais je… mais qu’est-ce que…
Je me suis relevée. Il m’a empoignée par les épaules et m’a secouée. Complètement déchaîné.
Voix-off : Ne me cassez plus les pieds avec vos salades ! Allez ! Au boulot ! Dare dare ! Et que je ne vous y reprenne plus !
(au public) J’ai failli perdre mon aplomb, le griffer, le gifler! J’avais envie de lui dire : « Laisse-moi respirer deux secondes connard ! ». Je me suis contentée de regarder la fenêtre. Il s’est alors posté devant moi. ― Au travail ! Entendez-vous ! AU TRA-VAIL !
J’ai foncé à mon bureau et je n’ai pas relevé la tête de la journée. Dès qu’il approchait je me fourrais le nez dans les papiers. Je griffonnais. Je farfouillais dans un tiroir. Je me planquais. Je me jetais par terre. J’errais à quatre pattes sous mon bureau à la recherche d’une lentille. Je pinaillais avec les assurés. Je les empêchais de partir. Bref, je croulais sous les dossiers.

Le lendemain, on m’a dit que le chef de service était en réunion à l’autre bout de la ville. Alors j’ai repris mon train-train. Derrière mon guichet renseignements. Mélancolique. Éreintée. Regardant par la vitre les oiseaux picorer dans l’herbe quelques verres de terre. Je repensais à ma vie. À mon célibat. Je glandouillais. J’attendais… J’attendais un client, (d’une voix de plus en plus vive et s’excitant) qui soit de préférence bel homme, grand, brun, musclé, les yeux bleus, un sourire enjôleur…. Hum… Enfin bref ! séduisant et tout, et tout…Je voyais la bande annonce défiler. Je me voyais à Malibu. À demi nue sur le capot avant d’une décapotable cerise. Me faisant bronzer. Mon chef de service. Ligoté. Embroché comme un cochon prêt à être braisé. « Peine perdue ! Casse-toi tu pues ! » Et moi riant aux anges. Frétillante. Sémillante. À la vue des touristes japonais en casquette et kimono blanc décapant. Moi, sous les sunlights des tropiques. Vivant des instants magiques. Apercevant Dr House. Hugh et son sourire étincelant. Sur la plage sans canne. Se roulant dans le sable. La queue en l’air et les couilles au vent ! Hugh ! mon chéri !… » Hugh m’envoyant un baiser. Droit sur moi, criant « Dès que j’ai reçu ton mail à mon cabinet du cœur, j’ai couru t’aider. » …

Lili : Viens oui viens !
Voix-off (vieille dame) : D’accord j’arrive.
Lili (sursautant et ouvrant les yeux) : Hein quoi ?
Il y avait une vieille en face de moi qui me fixait intensément derrière ses lunettes.
Voix-off (vieille dame) : Bonjour madame.
Lili (glapissant, furieuse d’avoir été cassée dans son trip): Mademoiselle s’il vous plaît !
(Lili allant s’asseoir au bureau)
Voix-off (décontenancée) : Mademoiselle alors. Pouvez-vous me renseigner ?
Lili (reprenant contenance et se redressant d’un air distingué) : Oui bien entendu.
Voix-off (vieille dame) : Vous êtes voyante ?
Lili : Non pourquoi ?
Voix-off (vieille dame) : Si ma petite. Vous avez des dons n’est-ce pas ?
Lili : Pas que je sache.
Voix-off (vieille dame) : Allons, inutile de le nier…
Lili (soudainement très intéressée): Et comment pouvez-vous affirmer cela ? Vous êtes extralucide ?
Voix-off (vieille dame) : Non ! Je ne suis pas comme vous qui voyez clair les yeux fermés. Mais moi je lis entre les lignes et je passe entre les mailles du filet vous savez…
Lili (en la dévisageant) : Ah !… heu ! Oui c’est cela…
Voix-off (vieille dame) : Alors vous y voyez ?
Lili : Heu ! oui ! Je vois… Je vois… Mais que vouliez-vous savoir au juste ?
Voix-off (vieille dame) : Pour un changement de situation. Est-ce qu’il faut que je me régularise ? Que je retire un numéro ?
Lili : Un numéro ?
Voix-off (vieille dame) : Je déménage vous comprenez. J’habite à la Grande Pâture et là haut c’est l’holocauste !
(au public) Alors elle s’est avancée tout doucement vers moi et a soufflé :
Voix-off (vieille dame) : C’est à cause des Risky…
Lili : Ah bon ?
Voix-off (vieille dame) : Oui des Risky… Vous les connaissez les Risky ?
Lili : Non.
Voix-off (vieille dame) : Non ?
Lili : Non !
Voix-off (vieille dame) : Ouf ! Tant mieux !
Lili : Ah bon pourquoi ?
Voix-off (vieille dame) (soupçonneuse et chuchotant): Approchez… c’est confidentiel…
Lili (hypnotisée) : Oui. Allez-y… Je suis toute ouïe…
Voix-off (vieille dame) : Savez-vous ce qu’il fait le père Risky ?
Lili : Non…
Voix-off (vieille dame) : Et ben… figurez-vous que le Père Risky…
Lili : Oui….
Voix-off (vieille dame) : Les vieux…
Lili (sourdement, haletante, le cœur serré) : Quoi les vieux ?
Voix-off (vieille dame) : Et ben les vieux, le Père Risky, il les attire chez lui… et pis…
Lili : Et pis quoi ?
Voix-off (vieille dame) : Il les masturbe !
Lili (ouvrant de grands yeux) : Hein ?… Pas possible !
Voix-off (vieille dame) (d’une voix forte) : Si ! C’est la luxure ! vous m’entendez ? La LU-XU-RE !!!
Lili : Oh…
Voix-off (vieille dame) (chuchotant) : Et puis il n’y a pas que ça !
Lili (se penchant un peu plus en avant, fascinée) : Ah !
Voix-off (vieille dame) : Je les ai vus à l’œuvre !
Lili : Qui ?
Voix-off (vieille dame) : Les Risky pardi !
Lili : Oui, évidemment les Risky…
Voix-off (vieille dame) : Et ben, les Risky…
Lili : Oui, les Risky…
Voix-off (vieille dame) : Ils emmènent les vieux dans un caddy et après ils les égorgent dans leur baignoire.
Lili : Non…
Voix-off (vieille dame) : Quand je vais dans mes cabinets, ça sent le sang ! ça sent le sang !!! Il y a du sang partout ! Vous voyez ?
Lili : Oui, oui, je vois…
Voix-off (vieille dame) : Ça remonte même jusque dans mes lavabos ! Alors vous comprenez…
Lili : Quoi donc ?
Voix-off (vieille dame) : Je n’ai pas pu faire autrement que demander ma mutation de ce quartier. J’ai été trouvé le petit Charles Bernigot…
Lili : Le maire ?!?
Voix-off (vieille dame) : Oh qu’est-ce qu’il est gentil ce petit gars…
Lili : Mais !
Voix-off (vieille dame) : Je lui ai dit : « Écoute mon petit, il faut que tu me trouves un logement de fonction, ou je vais passer à la casserole. Les Risky ils en veulent à ma peau ! Tu te rends compte ! Moi qui était dans la résistance ! Tu peux bien faire ça pour moi !
Lili : Vous avez eu raison ! Et après ?
Voix-off (vieille dame) : Il m’a dit : « T’inquiète pas Maggie. Je vais te sortir de là ». C’est pour ça que je viens aujourd’hui.
Lili : Mais pourquoi ?
Voix-off (vieille dame) : Mon numéro d’abonné. Faut que je le change ! Ils pourraient me suivre avec leur hachoir.
Lili : Hein ?
Voix-off (vieille dame) : Parce qu’ils les saucissonnent les vieux.
Lili : Mon dieu !
Voix-off (vieille dame) : Ils les découpent en quartiers. Ils les cisaillent. Et après ils sucent leur sang…
Lili : Quelle horreur !...
Voix-off (vieille dame) : Alors on ne sait jamais, ils sont tellement malins… Ils pourraient me retrouver…
Lili : Ne vous inquiétez pas madame. Je garderai votre numéro secret. J’y veillerai personnellement.
Voix-off (vieille dame) : Très bien ! Vous êtes une brave fille ma petite !
Lili : Merci !
Voix-off (vieille dame) : Alors je compte sur vous. Et si vous voyez qu’ils veulent passer à l’action, appelez-moi. Avec vos dons de télépathie ça ne sera pas bien difficile pour vous ma petite.
Lili : C’est entendu. Je n’y manquerai pas.

(Lili se relevant)
La vieille s’est levée, m’a souri puis est partie. Je n’en revenais pas ! Masturber ! Découper les vieux ! Je me suis dit : « Qu’est-ce qu’elle fout la police ! Elle se tourne les pouces ou quoi ? C’est affreux cette histoire. Et puis d’abord, qu’est-ce qu’ils font des corps, les Risky ? Ils les bouffent ? » Pendant une heure cette affaire m’a turlupinée. Je me faisais du mouron. J’étais en état de choc. D’hypertension. La vésicule marchant à plein régime. J’étais dans Soleil Vert. Je les voyais en train de les kidnapper. De les enfourner dans leur maison. Je les voyais avec leurs ciseaux coupant des roubignolles, des vieilles saucisses. Faisant du hachis-parmentier de vieux, du rôti de vieux orloff, des rognons de vieux, des paupiettes de vieux, du steak haché de vieux, des merguez de vieux, des brochettes de vieux, des hot-dogs de vieux... Je les voyais bouffer du vieux à toutes les sauces. J’étais épuisée à force de penser à cette histoire.

J’étais toute à mes rêveries gastronomiques quand le téléphone a sonné. Je me suis dit : « Ça y est ça va commencer ! On ne peut pas rester deux minutes tranquilles ici ! Faut tout le temps qu’il y en ait un qui fasse chier son monde ! »
(la comédienne fait toutes les voix et va s’asseoir au bureau)
— Allô, sécurité sociale des Montapins j’écoute ?
— (voix rauque) Madame San Lucci ?
— Désolée. Il n’y a pas de Madame San Lucci ici.
— Ah ? j’ai dû faire un faux numéro alors. Au revoir.
— Au revoir.
(elle raccroche). Je me suis dit : « Mince ! la vieille ne m’a pas dit son nom ! Et si c’était le père Risky !! » Deux secondes après voilà que le téléphone se remet à sonner. (hésitant avant de décrocher) :
— Allô ?
— La sécurité sociale des Montapins ?
C’était la même personne !
— (d’une voix blanche) Oui…
— Mme Salakis elle est là ?
— (bredouillant) : Il n’y a pas de madame Salakis ici…
— Si. Tu me la passes madame, faut que je lui parle, c’est important…
— (d’une voix de crécelle en s’agitant sur sa chaise). Pourriez-vous me dire votre nom, je vais aller me renseigner.
— Tu lui dis que c’est de la part du boucher de la Grande Pâture, elle me reconnaîtra.
(Lili raccroche précipitamment. Foudroyée. Le téléphone aussitôt retentit. Lili se met à trembler). (au public) J’étais désarmée face à ce taré. En pleine vacillation. En pleine vasodilatation cardiaque. J’étais là à regarder l’appareil, paumée, les yeux clignotant sans interruption quand un collègue a crié :
— Alors tu décroches, ça fait une heure que le téléphone sonne ! Qu’est-ce que tu glandes ? Bon sang !
— Oui oui ! Minute…
(Prenant une grande respiration et saisissant le combiné).
— (en balbutiant) : Allô…
— (voix autre que celle du précédent appel) Et madame du standard, t’en a mis du temps à répondre !
(soupir de soulagement).
— Bonjour ! que puis-je pour vous ?
— J’appelle pour mon oncle ! Qu’est-ce qui se passe là avec mon oncle ? Il dit vous lui l’avez envoyé chier !
— Moi pas du tout !
— Et zy-vas ! avec tes conneries madame ! Tu me prends pour un bouffon ?
— Mais qui êtes-vous donc ?
— Ahmed ! Je suis son neveu au boucher ! Tu lui as causé tout à l’heure…
Je me suis dit : « Voilà que le neveu s’en mêle ! Ils sont tous détraqués dans cette famille ! »
— (en avalant sa salive) Que voulez-vous monsieur Risky ?
— Chaouali !
— Vous êtes sûr ?
— Oui pourquoi ? Chaouali ! T’es bouchée madame ? Hé, je te débouche quand tu veux…
— Hein ?
— Alors elle est où Alambroshi Braguetti ? Tu lui dis que c’est de la part de Chaouali ! T’as pigé ? Cha-oua-li !
J’entendais des rires fuser derrière lui. Je me suis dit : « Ils ne sont vraiment pas cuits ces Risky ! » Mais je me suis vite rassurée. « De toutes façons je ne lui ai pas dit mon nom. Alors… Faisons comme si de rien n’était. » J’étais soulagée. Alors j’ai repris.
— (Joyeusement) Un petit instant…
Je suis partie dans la salle. Et j’ai questionné quelques collègues. Chouette ! C’était La Fertuggi ! C’était cette vieille carne qui s’occupait des Risky ? Bon dieu ! me suis-je dit, s’ils pouvaient passer la prendre, la tronçonner, et la réduire en bouchées, on en serait enfin débarrassés !
— Allô ?
— Alors vous l’avez trouvée Mme Gnocchi ?
— Fertuggi vous voulez-dire ?
— Ouais ! la macaroni de l’équipe…
Je me suis dit : « Trop fort ce Risky ! Il teste mes nerfs avec ses sous-entendus !?! Je vais lui montrer de quel bois je me chauffe à ce gargotier de malheur ! »
— (hurlant) Inutile de jouer les cuistots avec moi M. Risky ! On n’est pas chez vous ici ! On est à la sécu ! Alors, ou vous vous calmez avec vos exactions culinaires, ou je porte plainte pour déprédation, heu !, dépréciation de fonctionnaire !
— Oh ça va, comment tu me causes ! hé ! Je rigole… … Et Rachid ! Elle est HS du cerveau cette nana… …
— Allô ?
— Allô ? Ouais et d’abord, qu’est-ce qu’elle fait l’autre caissière ?
— (ripostant sèchement) Ne quittez pas ! Je vous la laisse en pâture !
J’étais trop heureuse de me débarrasser de lui. Un quart d’heure après, rebelote. (Le téléphone sonne)
— Allô ?
— Ça va ? t’es remise de tes émotions ?
— (placidement) Monsieur Chambourcy je présume ?
— Chaouali !
— Vous voulez parler à madame Spaghetti ?…
— Non ! c’est avec toi que j’ai envie de tchatcher !
— (en pâlissant) : Ah bon pourquoi ?
— Hé, c’est quoi ton nom ?
— Ça ne vous regarde pas !
— Hé madame, Il y a mon cousin Rachid qui voudrait savoir si t’as un copain ?
— Mais je vous en pose moi des questions ?
— Si ça te branche… on pourrait se rencontrer tous les trois… T’as quel âge ? Parce que tu vois Rachid et moi on préfère les femmes mûres… qui craquent !… hum… heu… qui celles qui sont bonnes à croquer si tu vois ce que je veux dire…
Je me suis dit : « Putain, ça y est, je vais figurer parmi les têtes de liste de la famille Risky ! Il me prend pour une de ces foutues vieilles de quartier ! » Alors je me suis jetée à l’eau. J’ai tenté le tout pour le tout :
— Je sais que vous aimez les vieilles… que vous aimez les… hum hum !, mais je ne suis pas vieille ! je n’ai que 28 ans !...
— Et elle dit qu’elle a 28 ans. Qu’est-ce t’en penses Rachid !… Allô ? Ouais il dit que c’est bon. Ça passe.
— Hein ? Quoi ?
— Alors, t’es libre ce soir ?
J’ai entendu une voix qui disait derrière lui :
— Eh demande-lui si elle a de gros nichons... Ouais et puis si elle a le cul bien rebondi !

(Lili se relevant terrifiée et arpentant la scène nerveusement) J’ai repensé à ces chinois qui achetaient des corps dans les morgues, découpaient les fesses des cadavres et les préparaient sous forme de boulettes impériales pour les vendre aux restaurants. Je me suis vue sans fesses et sans seins, dans la baignoire des Risky. Ça m’a donné froid dans le dos. J’ai lâché le téléphone. Ramassé mes affaires à la hâte. Et basta ! J’ai filé à l’anglaise de cette putain de sécu. Je suis restée cloîtrée chez moi pendant deux jours. De peur de tomber nez à nez avec les Risky. J’ai téléphoné au chef de service et je lui ai expliqué les raisons de mon absence. Je lui ai dit que de s’occuper de l’accueil, c’était vraiment trop éprouvant pour les nerfs. Que j’étais déjà assez usée comme ça, alors que ce n’était pas la peine d’en rajouter. Il m’a répondu que je n’avais qu’à prendre des cachets de vitamine C, quelques jours de congés et quelques coups de fouets. Que ça me remettrait en selle. Qu’il me les donnerait si je voulais. Mais je lui ai répondu que je jetais l’éponge. Que c’était terminé les conneries ! Le surmenage ! Que je ne voulais pas finir à l’hosto., à force d’être harcelée par des malades mentaux. Que je mettais un point d’honneur à rester en vie. Donc que je mettais définitivement un terme à cette relation. Que c’était bien fini entre moi et la sécu. Que c’était trop tard. Que j’avais déjà envoyé ma lettre de démotivation.

Sabine Chaouche



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